Extermination de la population Tutsi au Rwanda 1963-64 : Témoin oculaire

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“Nous recevons, en complément des informations que nous avons déjà publiées sur les massacres de la population Tutsi au Rwanda (voir ” le Monde” du 17 janvier 1964), une longue lettre de Mr Vuillemin, détaché par l’Unesco comme enseignant à Butare. Témoin des innombrables scènes de violence qui ont ensanglanté l’ancien protectorat belge, Mr Vuillemin a été amené à donner sa démission, ainsi qu’un autre expert des Nations Unies, car, écrit-il, “il ne m’est plus possible de rester au service d’un gouvernement responsable ou complice d’un génocide. Je ne peux partager l’indifférence et la passivité de la grande majorité des Européens d’ici, des agents de l’assistance technique bilatérale ou multilatérale. Je la considère comme une complicité objective. Comment pourrais-je enseigner dans le cadre d’une aide Unesco dans une école dont les élèves ont été assassinés pour l’unique raison qu’ils étaient Tutsi ? Comment pourrais-je enseigner à des élèves qu’on assassinera peut-être dans quelques mois ou dans quelques années ?”
Voici les principaux extraits de la lettre que nous a adressée Mr Vuillemin :

Très peuplé (sa densité est d’environ cent habitants au kilomètre carré), le Rwanda ne compte pas de villages. Les dix préfectures sont des centres administratifs et commerciaux habités par des fonctionnaires rwandais et des commerçants arabes. Seules Kigali et Butare groupent une population qui atteint presque quinze mille habitants.

La plupart des Européens, pour lesquels l’infériorité des Noirs est évidente, ne se soucient des affaires publiques que dans la mesure où elles les concernent directement. Lorsqu’ils apprennent les persécutions dont sont victimes les Tutsi, ils y voient la preuve de la “sauvagerie nègre”, cherchent des justifications à leur indifférence, soucieux avant tout de ne pas “s’attirer d’ennuis” de la part d’un gouvernement ombrageux, tant ils savent qu’ils occupent, dans ce pays au climat si agréable, une position dont ils ne sauraient espérer l’équivalent en Europe.

Les missions, très nombreuses, sont dans une situation fausse : heurtés dans leurs sentiments chrétiens, la presque totalité des missionnaires se préoccupent surtout de sauvegarder les positions de l’Eglise, dont l’influence politique est énorme. Des liens très étroits unissent l’Archevêque Perraudin au Président de la République, Mr Kayibanda, qui est aussi le chef du Parmehutu, parti quasi unique.

Il n’y a pas d’autre presse que les bulletins mensuels publiés par le Gouvernement et par l’Archevêché ; la radio est gouvernementale et jamais elle ne s’est fait l’écho des évènement intérieurs de décembre et janvier dernier. Aucun journal étranger n’a de correspondant régulier, ce qui explique pourquoi le Rwanda vit pratiquement hors du monde.
Fèodalité et révolution sociale

C’est au quinzième siècle que les Tutsi, probablement venus d’Ethiopie, pénétrèrent au Rwanda et y instaurèrent des structures féodales, différentes cependant de notre féodalisme médiéval. Les seigneurs Tutsi n’étaient que relativement riches, et si quelque Hutu était devenu corvéable en échange d’une vache, objet de prestige plus que de richesse, il faisait partie d’une minorité au sein des Hutu eux-mêmes, comme son “seigneur” Tutsi faisait partie d’une minorité au sein des Tutsi.

Dans les années 1950, la majorité de la population était composée de petits propriétaires Hutu aussi bien que Tutsi. La Belgique cependant, n’a pas cherché à porter atteinte à ces structures, jusqu’à ce que les élites Tutsi s’affirment nationalistes (… ).

…le gouvernement rwandais se montre philo-occidental et bigot – d’une bigoterie qui irrite même certains pères -. Faute d’idées sur le développement (la mise à l’écart des élites Tutsi ne pouvait qu’agraver cette carence), la haine raciale lui tient lieu de programme. La présence de réfugiés aux frontières lui permet d’autre part d’agiter la menace d’un danger extérieur et de réprimer toute critique à l’intérieur. S’il est vrai que de petits groupes Tutsi de l’extérieur ont tenté des incursions, ces tentatives ont toujours été facilement repoussées ; elles fournissent toutefois l’occasion d’accroître la discrimination raciale : les cartes d’identité mentionnent le groupe ethnique, les bourses d’études en Europe sont réservées aux Hutu, l’accès à l’enseignement secondaire est régi par des contingents calculés selon des critères raciaux.
La tuerie systématique

Au cours des évènements de septembre, motivés officiellement par l’incursion d’un petit groupe Tutsi en provenance du Burundi et qui n’eut aucune suite, on procéda dans tous les centres, à l’arrestation systématique de tous les Tutsi évolués ; on les entassait dans des prisons où ils étaient frappés, pressés, laissés sans nourriture. A Ciangugu, on chargeait 80 Tutsi sur des camions et on les fusillait dans la forêt de Congo-Will après les avoir poussés dans un ravin.

Si ces faits représentent une élimination de suspects (tout Tutsi évolué étant suspect) au mépris des garanties judiciaires les plus élémentaires, la répression exercée dans la préfecture de Gikongoro constitue, elle, un véritable génocide. Excitées par le préfet, les bourgmestres et les commissaires du Parmehutu, des bandes de tueurs exterminèrent systématiquement, du 24 au 28 décembre, les Tutsi. Dans la plupart des cas les femmes et les enfants ont été également assommés à coups de massue ou percés de lances. Les victimes sont le plus souvent jetées dans la rivière après avoir été deshabillées.

Le nombre total de morts est difficile à évaluer ; on peut cependant tenir pour certain celui de 8000, et pour probable celui de 14000 dans la seule préfecture de Gikongoro. Le fait qu’une extermination systématique n’a été appliquée que dans cette préfecture prouve que ces massacres ont été organisés ; il y a lieu de craindre qu’il en soit de même pour d’autres préfectures, et qu’un plan de “nettoyage” soit établi. Le gouvernement aurait-il sans cela décliné l’offre des Nations Unies d’envoyer des observateurs (…) ?

De toute évidence, ces évènements ne sont pas un accident ; ils sont la manifestation d’une haine raciale soigneusement entretenue. Une réconciliation raciale aurait en effet obligé le gouvernement de Mr Kayibanda, qui est l’objet d’un véritable culte de la personnalité, à un partage du pouvoir avec des élites qui sont maintenant assassinées.

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