Viols au Rwanda: de nouvelles victimes accusent des soldats français

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Par Leila Minano et Julia Pascual

En 2009, trois Rwandaises accusaient des soldats français de viols pendant le génocide. Le mag Causette a recueilli de nouveaux témoignages de viols collectifs.

Tout commence à l’automne 2009: trois Rwandaises déposent une plainte contre X pour crimes contre l’humanité. Ce X, dans leurs récits, ce sont des soldats français de l’opération Turquoise, en poste dans leur pays pendant le génocide de 1994. Elles disent avoir été violées et violentées. Les patrons de l’opération, eux, y voient un coup monté. Causette est partie sur les traces des soldats de Turquoise. De Paris à Kigali, Causette a cherché, et Causette a trouvé de nouveaux témoins… qui accusent.

(Du Rwanda) Et si la femme qui se tient là disait la vérité? Et si elle ne jouait pas la comédie quand elle arrache son foulard, quand elle geint à s’en arracher la gorge? Et si…

Nous sommes au sommet d’une colline dans le pays qui en a mille. Le jour est tombé brutalement dans ce village haut perché, où l’électricité n’est jamais arrivée. Il y a cette bougie collée sur la table instable d’un cabaret désert et qui éclaire doucement le visage d’Irène [les prénoms des intéressés ont été changés à leur demande, ndlr]. Paysanne timide, la Rwandaise de 54 ans n’a raconté cette histoire qu’une seule fois. Pour l’entendre, il aura fallu retrouver sa trace, l’emmener là où personne ne la connaît.

Enfin, elle se tient là, son corps frêle entouré de ses bras serrés, ses grands yeux noirs baissés. Dans un filet de voix  :

«  C’était l’été du génocide, un voisin avait dit aux militaires français du camp de Karama – à quelques kilomètres – que nous cachions des armes.  »

Trois soldats blancs entrent brutalement chez elle. Ses enfants partent en courant, son mari est absent. «  Ils avaient un appareil qui émettait de la lumière », souffle-t-elle.

« Leur machine a sonné quand ils l’ont approchée du coffre sous mon lit. C’est là que notre argent était caché. Ils ont voulu le prendre, je me suis interposée.  »

« A chaque fois que je vois un Blanc, j’y repense »

Le souffle s’accélère, la voix s’étrangle, les larmes coulent. «  Un des trois militaires me brise l’auriculaire, me jette sur le lit et me viole », raconte Irène avec la voix d’une enfant.

« Quand le premier a eu fini, l’autre m’a violée aussi. Le troisième assistait, il ne semblait pas intéressé, alors que je criais.  »

Le cauchemar dure « moins d’une heure ». Mais, depuis dix-sept ans, il ne se passe pas un jour sans qu’Irène ne revive ce moment. « C’est trop, ce qu’ils m’ont fait », gémit la Rwandaise qui écrase chaque larme avec son foulard.

« A chaque fois que je vois un Blanc, j’y repense, et ça fait mal. Des fois, je me réveille la nuit, mon cœur bat très fort et je me fâche, mais je ne sais pas contre qui.  »

A lire dans Causette

L’enquête complète est à lire dans le numéro de novembre de Causette, en kiosque ce mercredi.

Irène dit-elle la vérité  ? Tout commence là. Tout commence par la volonté de donner une chance au récit de ces Rwandaises qui jurent avoir été violées par des soldats français pendant le génocide de 1994. Tout commence aussi par une plainte déposée par trois femmes, Olive, Diane et Françoise, au printemps 2004.

Irène ne les connaît pas. Irène, c’est Causette qui l’a retrouvée à l’issue de plusieurs semaines d’enquête. La paysanne ignore tout de la procédure en cours et, de toute façon, elle n’est pas prête à porter plainte et à s’afficher dans un pays où les victimes de viols sont mises au ban de la communauté.

C’est aussi pour cette raison que Marie-Jeanne ne parle pas de son histoire. A Causette, elle a accepté de livrer le récit de son viol dans le camp de réfugiés de Nyarushishi. C’est aussi là que Diane et Olive, deux des plaignantes, disent avoir été agressées par plusieurs soldats français. Une coïncidence qui vaut de remonter le temps, dix-sept ans en arrière, à l’été du génocide.

Nyarushishi  : l’enfer au bout de la tente

Nous sommes en 1994, la France, sous mandat de l’ONU, vient de lancer «  Turquoise  », une opération destinée à «  contribuer, de manière impartiale, à la sécurité et à la protection des personnes déplacées, des réfugiées et des civils en danger au Rwanda  ».

Le 21 juin, une trentaine de soldats du 1er régiment de parachutistes d’infanterie de marine (RPIMA), sous le commandement du colonel Didier Tauzin, débarque dans le camp de réfugiés de Nyarushishi, à l’extrême sud-ouest du pays. Le paysage d’éden porté par les collines luxuriantes, la brume qui colle aux champs de thé à perte de vue jurent avec la misère des milliers de tentes où s’entassent les survivants.

Le 1er RPIMA est vite remplacé par une trentaine de légionnaires (1ère compagnie du 2e régiment étranger d’infanterie) commandés par Franck Nicol. Installés en retrait du camp, les soldats, dont la mission est de protéger les rescapés, patrouillent chaque jour. Pour Marie-Jeanne, réfugiée du camp, leur activité ne se limite pas à ça :

«  Ils donnaient des biscuits aux enfants réfugiés pour qu’ils leur montrent les tentes où se trouvaient les jeunes filles et pour qu’ils les entraînent à l’écart. »

Silence. Marie-Jeanne se décompose, elle déroule son foulard pour se cacher le visage. La jeune Tutsi se fait prendre au piège  :

«  Un petit garçon m’a dit qu’il y avait une distribution de riz. Quand je suis arrivée, un soldat m’a poussée dans une tranchée et il m’a violée.  »

Assommée, la jeune fille de 22 ans finit par sortir de la tranchée, mais son calvaire n’est pas terminé. Une semaine après, Marie-Jeanne va chercher du bois. Sur son chemin, deux soldats l’attendent. «  A nouveau, ils me poussent dans une tranchée  », reprend-elle. Et de décrire, la voix étranglée, un autre viol par deux militaires, puis encore un autre, par trois soldats cette fois.

«  Ils m’ont fait les pires choses, je hurlais pour que quelqu’un m’entende. Quand ils sont partis, j’étais presque morte. Je saignais beaucoup, je n’arrivais pas à refermer mes cuisses et je ne pouvais plus me lever. Je suis restée trois jours dans la tranchée, sans eau et sans nourriture. J’attendais la fin.  »

Mais la fin n’est pas venue, Marie-Jeanne a survécu. Encore.

« Quand on se voit, on n’en parle pas »

Intriguée par la concordance des témoignages qui désignent ce camp comme un lieu de viols collectifs, Causette est partie sur les traces des anciens rescapés de Nyarushishi. Emmanuel, un survivant rencontré dans un petit village du Sud, se rappelle  :

«  Une fille que je connais était allée chercher du bois. Elle est revenue en larmes, son tricot déchiré. C’est mon amie et elle avait été violée. Quand on se voit, on n’en parle pas. Si cela se savait, sa vie serait ruinée.  »

Rencontré dans la même province, Casimir, devenu procureur, nuance  :

«  On voyait les militaires entrer dans les tentes et repartir avec des filles. Mais je ne crois pas qu’elles étaient forcées, car elles revenaient avec de la nourriture.  »

Le vieil homme n’est pas le seul à parler à mots couverts de prostitution. Désiré, maire de Karama en 1994 – là où Irène dit avoir été violée –, purge une peine de 24 ans pour incitation au génocide.

«  Il y avait deux jolies Tutsi, elles étaient toujours avec le capitaine dans le salon du bâtiment où l’on faisait les réunions [lieu nommé “SOS village” sur la carte, ndlr] », raconte l’ancien maire interrogé en prison. « Je ne sais pas si celles-là étaient forcées, mais il y avait une dizaine de Hutus qui se prostituaient dans les tranchées avec les soldats, à côté de la mairie.  »

« Dans l’esprit des soldats, on se sert »

Le colonel Tauzin, qui commandait un des secteurs de la zone Turquoise, ne nie pas que ce type de commerce ait pu exister  :

«  On ne peut pas jeter la pierre à ces pauvres femmes. Une mère qui vend son corps pour nourrir ses enfants, ça a quelque chose de merveilleux.  »

Avant de marteler  : «  Mais cela n’a rien à voir avec du viol.  » Pourtant, selon l’historien des violences de guerre, Stéphane Audoin-Rouzeau, la frontière est parfois tenue  :

«  La prostitution peut faire écran, mais elle peut aussi créer une zone de porosité. Nous sommes dans une situation postcoloniale. Dans l’esprit des soldats, on se sert.  »

Certains militaires ont-ils pu franchir la limite  ? «  Le Rwanda est un charnier, les gens sont dans une situation de complète anomie », rétorque l’historien.

« S’il n’y a pas de consignes extrêmement précises du commandement et qu’on laisse s’ouvrir un vide moral, des tas de comportements criminels sont possibles.  »

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