Roméo Dallaire : «Les Français savaient ce qui se tramait»

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Un entretien avec le responsable canadien des Casques bleus en 1993 qui a assisté au génocide.
Le lieutenant-général canadien Roméo Dallaire n’avait aucune expérience de l’Afrique lorsqu’il a pris la tête, fin 1993, d’un détachement de Casques bleus des Nations unies censés maintenir la paix au Rwanda. Il a assisté impuissant au génocide et a tenté de mettre fin à ses jours après l’échec pathétique de sa mission. Le Figaro a interrogé l’auteur de J’ai serré la main du diable au Festival du film des droits de l’homme de Genève.

 

LE FIGARO. – Pourquoi le génocide a-t-il pu avoir lieu ?
Lt-général Roméo DALLAIRE. Nous n’avions pas de preuves substantielles qu’un génocide se préparait mais des spéculations qui nous faisaient penser qu’on allait vers de grands massacres. Les grandes puissances ne voulaient pas intervenir. Les États-Unis gardaient le souvenir de la débâcle somalienne : ils ne voulaient rien savoir de l’Afrique. ll y avait des tueries de parfois plus de 10 000 personnes depuis trois ans. Au début du génocide, les extrémistes ont décapité les autorités modérées tutsies et hutues puis avec les jours et les barrages montés par les miliciens, la population et les gens de l’armée, les Tutsis ont été les principales cibles. Le terme de génocide m’était étranger. Il était pour moi synonyme d’holocauste. Ce n’est qu’après trois semaines qu’il s’est imposé. On ne pouvait plus parler de nettoyage ethnique comme en ex-Yougoslavie. Mais mes appels n’étaient pas entendus. N’étant pas un ancien d’Afrique je n’étais pas crédible. Je m’accusais de ne pas être capable de convaincre. On vivait avec les autres priorités. Je n’ai pas pu convaincre.

Vous vous êtes senti coupable ?
Durant la Première Guerre mondiale, des officiers se sont suicidés après avoir perdu 90% de leurs troupes dans de vains assauts devant les tranchées. Ils ne pouvaient pas survivre avec cette culpabilité. Mon traumatisme tient autant à l’échec qu’à une effroyable succession d’événements. Il y avait les appels téléphoniques des victimes, et nous ne pouvions pas aider les gens alors qu’on entendait les coups de feu…

Y a-t-il eu une complicité entre des militaires français et des auteurs du génocide ?
Les Français encadraient les unités de l’armée rwandaise comme la garde présidentielle et étaient présents dans les quartiers généraux. Ils avaient connaissance de ce qui se passait dans les structures militaires. Ils étaient tout à fait informés qu’il se tramait quelque chose qui pouvait conduire à de grands massacres.

Il y avait, d’une part, une guerre civile entre une organisation rebelle et une armée du pays entraînée par les Français et les Belges. De l’autre, des possibilités de débordement qui ont ouvert le chemin du génocide.

La majorité de l’armée se battait sur le terrain mais des unités comme la garde présidentielle avec des Français à l’intérieur sont entrées en action après l’attentat contre l’avion du président rwandais. Je ne sais pas quand les étrangers sont partis. Dans les jours qui ont suivi, on a vu quelques Blancs en uniforme rwandais mais je ne peux pas assurer qu’il s’agissait de militaires français car ils portaient l’uniforme rwandais. Plus tard, beaucoup d’officiers qui entraînaient ces gens se sont retrouvés dans «Turquoise».

Les Français ont-ils fait preuve de complaisance envers les génocidaires pendant l’opération «Turquoise» ?
Les extrémistes qui ont pris le pouvoir après l’attentat du 6 avril étaient joignables à Goma via les officiers français. Lorsque l’armée rwandaise battait en retraite, nous avons d’ailleurs rencontré certains d’entre d’eux dans le camp français. D’après les rapports, ils ne désarmaient pas toujours les miliciens interahamwe et ils n’arrêtaient pas nécessairement les exactions qui se déroulaient ici ou là. Pour moi, la France a protégé les auteurs du génocide.

Les Français étaient derrière le génocide ou près du génocide ?
L’avance des forces du Front patriotique rwandais (FPR) de Paul Kagamé a été empêchée spécifiquement pour permettre aux forces rwandaises de s’esquiver, de partir et de se regrouper à Goma. Les armes étaient réunies dans des endroits proches des camps hutus. On a permis aux génocidaires de passer à travers les lignes françaises pour aller se réfugier au Zaïre. Voilà ce que je sais. Pour le reste demandez aux officiers français.

Vous êtes très critique à l’égard de Bernard Kouchner…
C’est une personne de grand courage et d’humanisme exceptionnel mais il est difficile de déterminer quels sont ses objectifs sur le terrain. Il a été utile dans sa première mission de sensibilisation mais il est revenu d’abord avec le mandat de Mitterrand. Il a utilisé les enfants des orphelinats à des fins politiques pour préparer l’opinion française à l’opération «Turquoise». Et il est revenu en qualité de député européen pour envisager en plein génocide d’envoyer une centaine d’observateurs des droits de l’homme derrière les lignes du FPR seulement. On a besoin de policiers pour stabiliser la situation car il y avait un manque de sécurité et du banditisme, pas d’observateurs.

Avez-vous récupéré la boîte noire de l’avion du président rwandais après l’attentat du 5 avril.
La boîte noire a été livrée à mon bureau mais j’ignore qui l’a remise. Elle était orange et j’ignore d’ailleurs si c’était la bonne. Nous étions, si mes souvenirs sont bons, en mai. Je l’ai transmise à New York. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue.

Vous allez retourner au Rwanda ?
Je vais y retourner pour y vivre un an ou deux et faire mon deuil. Mon âme est là. La réalité n’est pas en Europe ou au Canada elle est là-bas avec la terre, le vent, les souffrances, les joies. La vraie vérité c’est ce que j’ai vécu.

C’est une façon de demander pardon ?
Ma culpabilité n’a rien à voir avec ma démarche. Je vais y aller pour être avec les gens tués. Je veux pouvoir m’asseoir et revivre, m’immerger dans cette atmosphère exceptionnelle. Le Rwanda est avec moi pour l’éternité.

Propos recueillis par Thierry Oberlé

(Le Figaro 06/04/2004)

Source : http://www.africatime.com/rwanda/nouvelle.asp?UrlRecherche=archives%2Easp%3Frech%3D1%26no_pays%3D40%26no_categorie%3D%26keyword%3D%26BtnGo%2Ex%3D7%26IsPanafricain%3D0%26IsAfrique%3D&no_nouvelle=111537

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