Un an avant le génocide, que savait-on à propos du Rwanda?

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Dix neuf ans après, a-t-on réellement compris ce que fut le génocide au Rwanda , ou l’a-t-on déjà oublié ? Lorsque l’on voit le président tanzanien Jakaya Kikwete enjoindre à son homologue rwandais Paul Kagame d’entamer des négociations avec les FDLR, on peut se demander si le pays voisin du Rwanda est bien informé du fait que ce mouvement armé, qui sème la terreur et la désolation au Kivu, est l’héritier direct des chefs politiques et militaires qui, au lendemain de la victoire du FPR en juillet 1994 se réfugièrent dans les pays voisins où, encadrant une population civile poussée à l’exode, ils préparèrent la revanche. Même si ses forces combattantes se composent de jeunes qui étaient au berceau ou pas encore nés au moment du génocide, l’idéologie des FDLR n’a pas changé, elle se situe dans la droite ligne du « Hutu power » de l’époque.
Au vu du révisionnisme ambiant, de l’ignorance ou de l’oubli qui gagnent du terrain, le colloque organisé à Paris par l’association Ibuka prend tout son sens, autour d’une question simple : un an avant le déclenchement du génocide, que savait on ? Autrement dit, les ingrédients de la tragédie étaient ils déjà réunis, comme du bois de feu auquel il n’aurait manqué que l’étincelle pour qu’il s’embrase ? La question demeure pertinente, non seulement pour définir mieux encore les responsabilités ou les aveuglements de l’époque, mais surtout pour confondre ceux qui, de nos jours encore, soutiennent la thèse d’ une « colère spontanée » qui aurait été déclenchée par l’attentat contre l’avion du président Habyarimana. En présence d’un public nombreux, rassemblé au Mémorial de la Shoah, Ibuka France a donc invité historiens, juristes, journalistes, témoins, à un exercice difficile : faire abstraction de toutes les informations qui se sont accumulées depuis 1994 et convoquer, pure et dure, la seule mémoire de ces années qui précédèrent le génocide. Que voyait-on, que savait-on, que fit-on pour prévenir la tragédie qui s’annonçait ?
Les souvenirs furent accablants : l’historien Jean-Pierre Chrétien analysa la vision « racialiste » qui caractérisait le régime rwandais depuis l’indépendance du pays, dissimulée à beaucoup d’observateurs ou tacitement acceptée par les amis du régime. Léon Saur, qui occupa longtemps des fonctions politiques au sein du parti social chrétien belge, ancêtre du CDH, n’hésita pas à remonter aux circonstances même dans lesquelles le colonisateur belge céda les rênes du pouvoir aux représentants des plus radicaux des Hutus, consentant ou même favorisant l’exclusion, la persécution et l’exil des Tutsis. Pour lui, la matrice du génocide de 1994 se trouve dans la « révolution sociale » de 1959, encouragée par les Belges et qui se traduisit alors déjà, par des tueries de citoyens rwandais tutsis, décrits comme des « étrangers » des « féodaux » et chassés du pays de leurs ancêtres. Quant aux Tutsis restés au Rwanda, non seulement ils eurent à subir la discrimination, la suspicion permanente, mais ils transformèrent en otages, toute attaque des exilés tutsis réfugiés dans les pays voisins se traduisant par la mise à mort délibérée de « Tutsis de l’intérieur ». Ces massacres ciblés étaient, en quelque sorte, une « arme de dissuasion massive ». Le bouleversant témoignage de Speciose Kanabugoyi, lu par Daphrose Gauthier confirma l’analyse de Léon Saur : depuis l’indépendance, l’histoire de cette famille ne fut qu’une succession de brimades, de violences, d’assassinats, d’exils successifs jusqu’à 1994 où la haine ethnique atteignit son apogée, ne laissant que quelques rares survivants. Nathalie Zajde devait rappeler le choc traumatique provoqué non seulement par la perte de tous les proches mais aussi par la « réversibilité » des relations sociales, où un voisin, un collègue voire un conjoint se transforme soudain en tueur.
Que savait-on en 1993 ? Au vu des témoignages de l’avocat Eric Gillet et de Gasana N’Doba, qui participèrent à la mission d’enquête menée au Rwanda en 1992 par la Fédération internationale des Droits de l’homme et par Human Rights Watch, la réponse est accablante : la « société civile », les défenseurs des droits de l’homme étaient parfaitement au courant de la mise sur pied d’une « machine à tuer » composée de tueurs bien rodés, bien équipés, exécutant des ordres transmis par voie hiérarchique. En Belgique, en France et ailleurs, le pouvoir politique, interpellé par des hommes comme Jean Carbonare, qui participait à la mission, refusa-t-il d’entendre ? « Même pas » souligna amèrement Eric Gillet, « ils étaient parfaitement au courant ; les Etats étaient mieux informés que nous, et depuis plus longtemps…»
Cependant, rappelant l’existence au Rwanda d’une société civile forte, qui avait émergé depuis la fin des années 80, de partis politiques d’opposition qui se battaient pour la démocratie, plusieurs intervenants soulignèrent que si le génocide était prévisible, il n’était pas inévitable : à l’intérieur du pays, des citoyens courageux se sont efforcés jusqu’au bout de conjurer le pire et même pendant les trois mois du génocide, ils se sont, au péril de leur vie, opposés à la logique de mort, qui finit par les engloutir eux aussi.
Même si, présent à la réunion, Bernard Kouchner se contenta de propos assez vagues et rappela que lui, il avait fait ce qu’il pouvait, il était inévitable que nombre d’intervenants, à la tribune et dans la salle, rappellent le rôle de la France à l’époque et rendent un verdict accablant : à Paris, on savait, on avait choisi son camp. Ouvrant déjà la voie à d’autres exercices de mémoire, Jean-Pierre Chrétien rappela que la guerre ne pris pas fin en juillet 1994 lorsque le FPR pénétra dans Kigali et mit fin au génocide. Elle prit d’autres formes, emprunta d’autres canaux : humanitaire, diplomatique, judiciaire, médiatique. Cette histoire là, celle du jour d’après, qui passe par les couloirs du TPIR et les enquêtes du juge Bruguière, reste à écrire…

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