Comment j’ai vécu la chute de Goma et les questions qu’elle nous pose en RDC maintenant

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Par Kä Mana

Pendant que la bataille de la prise de Goma faisait rage dans le fracas des canons, d’obus et des bombes incendiaires, j’étais assis au bord du lac Kivu et je lisais. Je lisais, je réfléchissais et je rêvais, comme si l’embrasement de la ville était, au-delà des bruits, des fureurs, des peurs et des souffrances, une ardente occasion de poser sur mon pays un certain regard de tendresse et de lucidité.

Un regard de tendresse, parce que je voyais sous mes yeux commencer un chemin de croix dont les stations pouvaient conduire à une nouvelle descente aux enfers, pour les populations, après l’enfer des guerres civiles de la décennie 1960, l’enfer de la dictature mobutiste des années 1970-1990, l’enfer du génocide rwandais dans ses effets boomerang au Congo, avec toutes les péripéties des carnages et des destructions qui ont fait de la RDC un véritable bateau ivre sur la mer houleuse du monde actuel. Ce pays meurtri qui est le mien, quand j’ai senti qu’il entrait dans une nouvelle période d’épreuve maléfique, ma tendresse à son égard a manifesté mon attachement à son être et ma volonté de le voir naître à la paix au lieu de se dissoudre dans une guerre qui me semble sans objet crédible ni enjeux impossibles à régler par un profond dialogue pour la paix entre tous ceux qui l’aiment et veulent lui construire une destinée de grandeur et de développement.

Un regard de lucidité, parce que la prise de Goma par les rebelles constituait pour moi un problème à penser, en vue de comprendre pourquoi il ne nous a pas été possible, à nous Congolaises et Congolais, de stopper l’engrenage de la violence et des malheurs. Comment en sommes-nous arrivés à cette catastrophe ? Qui l’a attisée et pourquoi assistons-nous, impuissants et ahuris, à l’effondrement de toutes nos espérances sans puiser en nous les énergies de notre sens de responsabilité ? Y a-t-il des virtualités positives dans nos malheurs et devons-nous considérer que le pays est condamné à une implacable absurdité ? Ces questions, personne ne peut y échapper et elles m’ont envahi petit à petit depuis que la chute de Goma devenait une sérieuse option pour le M23.

Une chute prévisible et prévue

Je savais depuis longtemps, dans l’analyse que nous faisions du contexte du Nord-Kivu en groupe d’experts et de chercheurs, que la ville de Goma serait rapidement attaquée après la fermeture de la frontière de Bunagana, entre l’Ouganda et la RDC. Alors que les autorités de Kinshasa croyaient absurdement que la fermeture de cette frontière était le signe de la bonne volonté du pouvoir ougandais à l’égard du Congo, nous savions, nous, qu’une telle décision n’aurait pour conséquence, du côté du M23, que de précipiter un coup de force dont Goma serait la cible. C’était une question de crédibilité pour le mouvement et un problème de survie, Bunagana étant un levier économique névralgique pour la rébellion. La désastreuse décision des Nations-Unies de prendre des sanctions drastiques contre les autorités du M23, au lieu d’ouvrir une perspective de négociations sereines et d’une discussion globale sur les problèmes qui ont conduit à la guerre, constituait d’emblée une provocation absurde, une chiquenaude et un coup d’envoi inévitable pour les rebelles de commencer une marche sur la capitale du Nord-Kivu et de persévérer vers le Sud-Kivu, si le champ des combats leur était favorable. Il leur fallait tenter le tout pour le tout afin de montrer leurs capacités réelles d’action aux yeux du monde entier. Au lieu de subir les événements et d’attendre, sans réagir, l’escalade des décisions des instances internationales dont le tribunal de La Haye est devenu maintenant le point de chute pour les criminels politiques africains, il fallait forcer le destin et provoquer les négociations en mettant en lumière les faiblesses de l’armée congolaise et du pouvoir de Kinshasa. Une action d’éclat, bien montée, bien conduite et artistiquement modulée du point de vue militaire était le seul choix possible. Elle était d’autant plus urgente que le pouvoir de Kinshasa, dans son aveuglement suicidaire devant la demande des négociations directes avec le M23 et dans son erreur d’analyse qui voit dans la rébellion rien qu’une fiction derrière laquelle se cache le Rwanda, ouvrait lui-même le boulevard devant les militaires de l’ARC. Une force plus aguerrie, plus expérimentée, plus cohérente et plus intelligente que l’armée congolaise brouillonne, tribalisée, démotivée, mal encadrée, sans aucune réelle volonté de vaincre et en fin de compte inexistante comme force de frappe et dynamique de défense. Lorsque le gouverneur de la région du Kivu Nord se mit, le 13 novembre 2012, à déverser sur la ville un discours de haine ethnique contre les Tutsi et les Rwandais, nous sûmes que la bataille de Goma n’était qu’une question d’heures. Tous les ingrédients pour une déflagration de grande envergure étaient là.

Avec Kundera, au bord du lac

Malgré toutes ces menaces et tous ces nuages au-dessus de Goma, j’avais décidé de passer tranquillement le week-end sur l’île d’Idjwi. Je m’y suis rendu pour lire calmement La Plaisanterie, un roman de Milan Kundera que je voulais méditer en toute tranquillité, dans un cadre de rêve et de concentration que représente pour moi cette île douce et radieuse, magnifiquement irriguée par le lac Kivu et irradiée par un délicieux soleil qui donne à l’esprit toutes les possibilités de fantaisies pathétiques et fructueuses.

Je me suis retiré dans Idjwi parce que j’avais encore l’espoir qu’une solution de dernière minute interviendrait et que Goma serait épargnée. J’imaginais naïvement, comme les autorités de Kinshasa d’ailleurs, qu’avec son gigantesque contingent d’agents et de militaires de la Monusco, la ville disposait d’une marge de chance pour échapper aux foudres d’une guerre à l’intérieur même de ses quartiers. C’était une erreur. J’allais l’apprendre vite, dans les deux jours à venir.

En effet, j’avais à peine entamé la lecture du roman lorsqu’un coup de fil alarmé d’un ami de Goma me fit comprendre que les perspectives étaient sombres et que la ville allait sans doute, d’un moment à l’autre, tomber entre les mains des rebelles.

– Que fait la Monusco ? demandais-je, le livre de Kundera entre mes mains.
– Tu ferais mieux de rentrer vite et d’attendre que tout s’achève, me répondit l’ami, d’un ton ferme.

Je me suis ainsi retrouvé dimanche à Goma, dans l’atmosphère d’une ville en effervescence. J’appris que beaucoup d’expatriés s’étaient déjà rués vers Gisenyi au Rwanda et qu’une bataille décisive pour la conquête de la ville était déjà engagée.

Tout au long de ce dimanche et au cours de toutes les journées de lundi et mardi, apogée de la fureur guerrière autour de Goma et dans la ville même, je me suis placé au bord du lac. Je lisais, je réfléchissais et je rêvais, l’œil, le cœur et l’esprit plongés de nouveau dans ma lecture de Kundera. J’entendais au loin les rafales et les tonnerres des obus, dans un incroyable contraste avec l’ondoiement du lac, le calme des îles devant mes yeux et la sereine majesté des collines et des montagnes dont j’appréciais la séduisante immobilité. La ville en guerre m’horripilait. Je souffrais des malheurs des populations condamnées à la peur, aux craintes et aux tremblements que provoque la folie des armes et je cherchais en esprit une communion de tendresse avec l’horizon paisible et magnifique de verdure qui était devant moi, dans une passionnante poésie qui m’exaltait et me renvoyait à la poésie de l’écriture de Kundera ainsi qu’à l’histoire que racontait le livre, celle du peuple de Tchécoslovaquie broyée par un régime communiste après la révolution rouge de 1948.

Plus les heures avançaient, plus je recevais des appels téléphoniques inquiets de la part des amis, des frères et des sœurs de Kinshasa, du Cameroun, de Centrafrique et d’Europe. Ils voulaient tous et toutes savoir de mes nouvelles dans le brasier de Goma.

 Quel brasier ? demandai-je à l’un d’eux.
– Nous suivons la situation sur RFI et sur France 24. Les images sont affreuses. Où es-tu toi ? Nous espérons que tu es sorti de la ville.

Je répondis posément :
– Je suis à Goma, au bord du lac Kivu et je lis Milan Kundera. C’est une activité beaucoup plus sérieuse et beaucoup plus enrichissante que d’avoir peur d’une guerre absurde qui s’achèvera bientôt par la fuite de l’armée gouvernementale et la prise de Goma par le M23.

Je ne croyais pas si bien dire. Un sms m’apprit que la ville était prise par le M23 et que le calme était revenu.
Une de mes étudiantes de l’Université Libre des pays des Grands Lacs, véritablement catastrophée, m’adressa un autre sms : 

Elle : Professeur, la ville est tombée.
Moi : Dans quoi ?
Elle : Professeur, les Rwandais ont pris Goma !
Moi : Pourquoi en faire ?
Elle : C’est un plan monté depuis longtemps.
Moi : Par qui ?
Elle : Par les Rwandais ?
Moi : Et qu’est-ce que le M23 a à voir là-dedans ?
Elle : Ce sont des Rwandais.
Elle : Je les ai vus, ils ont la forme des Rwandais.
Moi : la forme !
Elle : Oui, professeur ?
Moi : je pensais moi que la nationalité était une question non pas de forme, mais de fond ?
Elle : Non, monsieur.

Elle n’a pas saisi l’humour, sans doute parce qu’elle était trop paniquée pour réfléchir sérieusement à la situation.
En revanche, un ami de Kinshasa a tout de suite, lui, versé dans l’humour pour me déstresser. Son sms m’a tout de suite fait rire.

Lui : Tu es déjà mort ?
Moi : Je suis vivant et fier de l’être.
Lui : Pour combien de temps encore ?
Moi : deux éternités et mille ans.
Devant ma réponse à son humour, il passa au registre plus sérieux :
Lui : Parlons plus sérieusement, où es-tu ?
Moi : Au bord du lac Kivu, en train de lire La Plaisanterie, un roman de Milan Kundera.
Lui : Mais pourquoi tu es au bord du lac en pleine bataille.
Moi : Elle est déjà finie la bataille. Le M23 a pris la ville.
Lui : Tu soutenais qui toi ?
Moi : Ce n’est pas un match de football.
Lui : De quel côté tu te trouves dans tes sympathies politiques, côté rebelles ou côté gouvernement ?
Moi : Au-dessus, pour mieux voir les deux côtés, et en-dessous pour mieux les analyser.
Lui : Ce n’est pas possible, il faut choisir.
Moi : Selon quels critères ?
Lui : le choix est entre les agresseurs et la nation.
Moi : Je préfère l’ondoiement su lac Kivu et le beau ciel au dessus de ma tête.
Lui : Sois sérieux, pour une fois.
Moi : Alors, je préfère que soient posés les vrais problèmes du peuple congolais et que soient ouvertes les vraies perspectives pour les solutions sérieuses.
Lui : Quels problèmes ?
Moi : j’ai rencontré des intellectuels congolais, experts en développement qui m’ont dit qu’ils faut commencer comme avait commencé la Zambie, avec deux autoroutes, Nord-Sud et Est-Ouest, avec beaucoup d’axes partout dans le pays, qui rejoignent ces deux autoroutes. C’est, à leurs yeux, la question primordiale, et elle n’est pas au-dessus de nos forces.
Lui : Ah Bon !

Moi : A Goma comme dans toutes les villes, les populations veulent l’eau, l’électricité, les hôpitaux et les écoles, et pas la guerre avec son flot de morts et de blessés. Ni les rebelles ni le gouvernement n’offrent cela au pays. Qui parmi eux à ces problèmes en tête maintenant ?

Nous continuâmes l’échange sur des sujets plus personnels avant que je ne conclue par lui dire : le problème, c’est Kinshasa et sa gestion catastrophique d’une crise qui aurait pu être gérée avec plus de sagesse et d’intelligence.

Du Cameroun, un ami, philosophe comme moi s’enquit de mes nouvelles au téléphone et voulut savoir ce qui se passait. Je lui fis rapidement le topo de la situation et il me posa la question qui le tracassait depuis longtemps.

Lui : Quelle est la cause de tout cela ? demanda-t-il ?
Moi : Le vide de pensée, répondis-je.
Il ne semblait pas comprendre.
Lui : Quelle pensée ? me relança-t-il
Moi : L’audace d’utiliser la matière grise pour résoudre les problèmes.
Lui : Tu penses que les belligérants n’utilisent pas la matière grise ?
Moi : Kinshasa n’a pas fait montre d’une grande capacité d’utiliser la matière grise tout au long de sa gestion de la crise provoquée par le M23.
Lui : Et le M23 ?
Moi : Prendre les armes est toujours un échec de la matière grise. L’horreur infligée aux populations est une défaite pour la pensée. La confiance dans la violence est toujours un déficit d’intelligence.
Lui : Quelle est la solution alors ?
Moi : Penser, dialoguer, poser les vraies questions et donner un grand destin à son pays en s’intégrant dans un vaste espace de promotion des intérêts de tous ses voisins. Un jour ou l’autre, on comprendra que cette voie de l’intelligence est la vraie voie de sagesse.
Lui : Tu parles en philosophe, eux sont des politiciens et des militaires.
Moi : Une dose de philosophie pourra les ouvrir au sens de la rationalité et des valeurs.

Après ce coup de fil, j’eus un long répit pour rêver un peu. Je regardais le lac comme s’il était un mystère de paix au premier matin de la création du monde. Il était la poésie de Dieu et la beauté de son esthétique spirituelle. Je ne comprenais pas ce que la guerre venait faire quand Dieu nous a placés dans un monde où vibrent des merveilles comme ce beau lac devant mes yeux. Je respirais la joie de vivre, abondamment, de tout mon être.

Le récit du livre de la Genèse me revint à l’esprit : un paradis, deux êtres humains et la possibilité du mal dans un merveilleux paysage.

Je me dis : ” Rien n’a changé depuis la fondation du monde. Le potentiel d’iniquité est au cœur même de la création et il faut un vrai combat spirituel pour faire de l’homme un vrai responsable de son paradis. Nous avons perdu cette bataille de notre responsabilité en RDC. ”

Un sms me tira de mon rêve et de mon constat triste. C’était une de mes étudiantes, très fortement ancrée dans la culture religieuse, qui m’écrivait :

” Monsieur, priez sans cesse. ”

Ma pensée se tourna vers le ciel et j’adressai à Dieu la grande prière de l’Eglise reçue de Jésus-Christ: le Notre Père.

Une immense paix m’envahit alors et je repris la prière du Missel catholique que je reprends toujours pour clore le Notre Père :

” Délivre-nous du mal, Seigneur et donne la paix à notre temps. Par ta miséricorde, libère-nous du péché. Rassure-nous devant les épreuves en cette vie où nous espérons le bonheur que tu promets et l’avènement de Jésus-Christ, notre Seigneur. Car c’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire aux siècles des siècles. ”
Je ne me souviens pas avoir prié avec une telle intensité et une telle profondeur cette grande prière de l’Eglise. Elle me plongeait dans la communion des saints et m’ouvrait à une nouvelle espérance pour mon pays.
Le cœur empli de vibrations paisibles, je pus achever en toute quiétude la lecture du roman de Kundera et méditer en moi les immenses signaux de pensée et de beauté que le romancier tchèque allumait dans tout mon être.
Et c’est à ce moment-là que je saisis le lien entre ma lecture du romancier tchèque et les événements qui venaient de s’achever par la déroute des FARDC à Goma.

Les enjeux d’une bataille

Dans La Plaisanterie, le personnage principal, Ludvik, est pris dans la tourmente du système communiste de son pays après une simple plaisanterie sur ce système qu’il dénigrait dans une carte postale à une de ses amies. Dès que les membres du Parti, des étudiants comme lui, prennent connaissance du contenu de cette plaisanterie, tout s’emballe: exclusion de Ludvik du parti, son exclusion de l’université, son enrôlement pour un travail dans les mines, sa descente aux enfers d’une société complètement noyautée par un système politique sans pitié. Dans cette société, même une simple plaisanterie peut avoir des conséquences sociales incalculables, qui mènent à une implacable destruction de la personnalité.

Lorsque le M23, tout au début du mouvement, a réclamé des négociations directes avec les autorités de Kinshasa, celles-ci ont répondu par un ” Niet ” retentissant et irrévocable.

A un ami qui me parlait de ce ” Niet “, j’ai affirmé :

– C’est une plaisanterie de mauvais goût. Kinshasa finira par négocier.

Il me demanda :

– Pourquoi dis-tu cela ?

Ma réponse :

– Parce que le Chef de l’Etat sait qu’il blague et il ne peut pas ignorer que l’on ne doit pas blaguer avec l’Histoire, lorsqu’on fait de la politique et qu’on a entre ses propres mains le destin de tout un peuple.

Malheureusement, la plaisanterie du refus des négociations directes a continué et on voit aujourd’hui à quelle œuvre de destruction elle a abouti : Goma est entre les mains du M23, le pouvoir de Kinshasa a perdu la face, le président congolais n’a plus aucune crédibilité ni devant son peuple, ni devant les forces politiques de sa nation, ni devant ses militaires, ni devant la communauté internationale. Ni même devant Dieu, j’imagine.

Je me suis toujours demandé pourquoi cette plaisanterie du refus de la négociation avec les rebelles s’est incrustée dans l’esprit du pouvoir de Kinshasa. A la réflexion, j’ai compris qu’elle s’enracinait dans l’art des fausses analyses et de la paresse de l’intelligence dans notre pays.

C’était une mauvaise analyse de la situation que de se concentrer sur le Rwanda et de faire peser sur ses épaules tout le joug de nos propres incompétences et de nos propres turpitudes politiques congolaises. Quand bien même les autorités de Kigali auraient été des soutiens des rebelles, il aurait été plus intelligent de mettre deux fers au feu et de négocier directement et avec le Rwanda et avec le M23. Kinshasa a minimisé le poids de ce mouvement, a méprisé son pouvoir et s’est comporté avec arrogance face aux revendications légitimes concernant les accords signés et trahis. Cette erreur d’appréciation et d’aiguillage a rendu infécond tout contact avec le Rwanda et a opacifié l’horizon d’une solution viable au problème de la guerre du M23. En plus, on ne peut pas vouloir négocier avec le Rwanda tout en le vouant aux gémonies à l’échelle internationale : avec des demandes tonitruantes des sanctions, des déclarations tapageuses sur les chaînes des radios et de télévision partout dans le monde et avec des attitudes insultantes dans les instances internationales. Quand on se lance sur cette voie sans se rendre compte que l’image du Rwanda est meilleure au plan international que celle de la RDC, on fait montre d’un manque d’intelligence politique et de sens diplomatique. Tout le monde sait que le Rwanda donne l’image d’un pays organisé et responsable tandis que la RDC est un pitoyable chaos. En s’attaquant au Rwanda au plan international sans gagner avant tout la bataille d’image, la RDC s’est rendue ridicule et a permis au pouvoir rwandais, en contraste, d’apparaître comme digne de confiance grâce à ses réussites économiques, à son soutien militaire aux Nations Unies et à sa diplomatie toujours prompte à défendre les intérêts vitaux du pays. Pas étonnant que le Rwanda soit élu triomphalement comme membre non permanent du Conseil de Sécurité, malgré les plaintes orageuses du pouvoir de Kinshasa. Pas étonnant que les instances internationales se montrent toujours molles dans leur discours de récrimination contre Kigali quand la RDC s’attend à plus de fermeté et de vigueur.

Kinshasa s’est enfermé dans la plaisanterie de mauvais goût parce qu’il a fait de l’art des fausses analyses une vraie marque déposée. Non seulement son tropisme sur le Rwanda était une erreur d’aiguillage par rapport à la vraie cible que sont les rebelles du M23, mais il s’est donné comme cadre de solution un schéma douteux à quatre volets : volet militaire, volet diplomatique, volet politique et volet de conjugaison des trois premiers. La formule était une belle réussite littéraire et rhétorique mais elle ne pouvait mener nulle part.

Chacun de ces quatre piliers est bancal et sans vrai contenu. On ne s’engage pas dans la voie de la guerre quand on n’a pas une armée. On ne s’engage pas dans la voie des rapports de force politiques sans légitimité réelle face à son propre peuple. On ne s’engage pas dans la voie diplomatique quand on n’a pas une image de marque publiquement défendable. Et on ne conjugue pas de tels handicaps pour gagner la bataille contre un ennemi plus futé et mieux organisé que soi.

Dans la plaisanterie congolaise contre les négociations directes avec le M23, il y avait aussi une confiance naïve dans le soutien des organisations internationales comme la Monusco. Avec la chute de Goma, il est devenu clair qu’aucun soutien international ne peut remplacer le débat inter-congolais. Il est devenu clair également que le parapluie de la Monusco est un leurre et que le Congo ne peut compter que sur lui-même et sur sa capacité de résoudre son problème par le dialogue et non par la guerre. Ce retour à nous-mêmes, que le président Kabila vient de découvrir un peu tard, après de longs mois perdus dans la fanfaronnade et les ” Vimba ” politiciens stériles, devrait conduire à penser l’avenir en termes de paix.

Penser l’avenir en termes de paix, si je me refère à Kundera dans son roman la Plaisanterie, c’est, en fait, s’engager dans une réflexion de fond sur ce qu’il y a lieu de faire pour le bonheur du peuple et des populations.

On peut faire cela à la lumière des systèmes totalitaires comme celui de la Tchécoslovaquie communiste. Dans ce miroir des systèmes totalitaires et de la manière dont les pouvoirs africains s’en inspirent constamment, nous avons une certaine idée de l’homme et de la société. L’image des peuples dominés et écrasés qui finissent, dans la volonté des plus intrépides et des plus déterminés de leurs représentants, par casser les chaînes de l’esclavage pour ouvrir les horizons d’une liberté profondément créatrice. En même temps, cette liberté créatrice se trouve toujours confrontée aux pathologies des dérives qui l’aliènent à de nouvelles menaces de dictature, avec une constance tellement inquiétante qu’on en arrive à penser que pour être libre, il faut faire de la valeur même de la liberté un instrument de lutte permanente. Une force lancinante de vigilance. Une énergie d’organisation sans négligence. Au nom d’une certaine vision de la destinée humaine, qui refuse toute vie courbée et travaille à construire inlassablement la stature éthique de l’homme debout face à tous les orages des despotismes.

Les dissidents soviétiques comme les dissidents tchèques ont marqué le 20ème siècle par leur foi en cette vision de l’homme libre et par leur pratique de contestation et de révolte contre les pouvoirs oppressifs, envers et contre tout. Même s’ils n’ont pas créé le paradis sur terre, ces dissidents ont sauvé l’honneur de l’Homme, l’image de l’humanité en une période où la majorité des gens ont courbé l’échine et se sont accoutumés à l’esclavage pour des raisons multiples, depuis celles de sauver leur vie en danger jusqu’à celle de ne pas se sentir appelés à porter tout le fardeau du monde.

J’ai lu La Plaisanterie de Kundera comme un message de liberté en pleine bataille de la prise de Goma.

Cette liberté, je ne la voyais pas dans l’ordre politique congolais actuel, encore moins dans l’option militaire faite par le M23. D’un côté comme de l’autre, je sentais qu’un même système de fausse démocratie et de fausse libération fonctionnait. Avec des acteurs qui s’affrontent pour des intérêts économiques d’où le peuple congolais dans son ensemble est exclu. Aux yeux de ce peuple, la guerre de Goma ne pouvait être qu’une absurdité totale : elle ne résout aucun de nos problèmes de fond, même si elle a mis dans nos consciences un désir de liberté à relancer et un goût de la grandeur à conquérir.

Dans cette guerre, je n’ai pas entendu les forces du M23 lier expressément et de manière crédible leur lutte à la volonté de liberté. Je n’ai pas entendu qu’elles avaient un projet de libération par rapport à un système politique national dont tout le monde sait pourtant qu’il est une dictature du vide : vide d’Etat, vide de gouvernance, vide de projet et vide de volonté novatrice. A force de se concentrer sur des revendications de négociation avec le pouvoir en place à Kinshasa, le M23 a fini par donner l’impression de n’être qu’un élément de ce paysage du vide. D’où un certain sentiment de déception et d’indifférence que sa lutte laisse dans les ambitions des Congolaises et des Congolais qui voulaient un changement de fond, un ordre de liberté vitale réellement féconde par rapport à la dictature du vide qui sévit dans le pays aujourd’hui.

Avec la chute de Goma, si le M23 veut apparaître comme un mouvement crédible, il devra abandonner l’option armée pour s’engager sur la voie de la liberté pour un peuple qui en a assez de la dictature actuelle du vide. Il devra se battre pour un nouvel ordre politique discuté avec l’ensemble des forces vives du pays, ainsi que l’a proposé avec raison Vital Kamerhe. A mon sens, les obus et les mitraillettes de Goma n’auront un sens que s’ils n’ont été qu’un prélude à cette nouvelle ambition que le M23, s’il veut être pris au sérieux, doit incarner. Cela exige :

– une perspective vraiment nationale qui casse avec l’impression de mouvement rwando-ethnique que les membres du M23 donnent aux Congolais actuellement ;
– un discours clair de rupture avec les pratiques du vide qui caractérisent le Congo aujourd’hui ;
– des initiatives urgentes de mise du pays sur les rails en matière d’infrastructures, d’éducation, de santé et de dignité.

Plus fondamentalement encore, il convient, pour ce mouvement rebelle, de proposer au pays une idéologie de la liberté créatrice et du changement de l’imaginaire congolais. Une mobilisation du génie inventif du peuple dans toutes ses richesses, dans un espace de paix d’où sera éradiqué le mal congolais dans ses symptômes les plus visibles: la corruption, la décomposition morale, l’impunité, la désorganisation, le défaitisme, le fatalisme et le pessimisme.

La perspective qu’ouvrirait une telle vision du Congo par les Congolais n’en sera que plus fertile : elle ferait de la liberté individuelle et de la liberté nationale le ferment d’une nouvelle société, loin du sentiment d’humiliation que beaucoup de Congolais éprouvent aujourd’hui, comme s’ils croyaient tous que le Rwanda vient de s’emparer du Kivu et que les mythiques et fictifs accords de Lemera venaient de s’accomplir. Ce qui est absolument faux dans le bégaiement actuel de notre histoire congolaise.

Si le M23 prend cette direction d’une révolution de la liberté créatrice, du génie inventif congolais et de la libération de l’imaginaire national dans des synergies nouvelles avec toutes les forces congolaises du changement ; s’il cesse de s’enfermer dans la recherche des négociations qui se réduisent à l’application des accords du CNDP avec le gouvernement, il prendra une dimension plus consistante et pourra aider la nation à croire en l’avenir. Il sera alors une chance pour le pays et il pourra avoir la confiance des citoyens et des citoyennes, pour la construction du nouveau Congo.

Pour le moment, nous n’en sommes pas là. Les préjugés anti-rwandais travaillent le fond de l’imaginaire congolais. Le poids de l’histoire depuis l’AFDL jusqu’au M23 en passant par le RCD et le CNDP pèse encore sur les esprits. Les identités meurtrières empêchent de lire la rébellion du M23 autrement que comme la danse du déjà-vu.

A Goma, tout le monde attend de voir si cette perspective est fausse et si le mouvement rebelle a une vision, un plan, une philosophie nouvelle et une stratégie de paix et de développement pour le pays.

De ce point de vue, la vraie bataille de Goma vient de commencer. Elle sera plus difficile à gagner par le M23 que celle contre les FARDC, une armée fantomatique dans un pays sans Etat ni gouvernance.

Un peuple humilié est un fauve. Et le peuple congolais l’est actuellement. De manière cruelle.

Kä Mana
Président de Pole Institute

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