Les mains sales du ministre Allain Juppé

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Au moment où nous bouclions ce numéro de Dialogue consacré à la justice et la mémoire du génocide des tutsi de 1994, un incident inattendu mais en rapport avec le sujet du présent thème, nous a interpellé et obligé d’y consacrer cet éditorial[1]. En effet « Jeune Afrique » (N° 2625 du 1e au 7 Mai, 2011), ayant publié une interview du président Paul Kagame faisant le tour d’horizon de plusieurs questions d’actualité et lui ayant posé la question de savoir si le ministre Allain Juppé serait le bienvenu au Rwanda, le président Kagame a répondu ceci : « Pas à ma connaissance ». La réponse était directe, lapidaire mais polie. Rien de désobligeant, ni de piquant ni de choquant à l’égard du ministre français. Par contre la réaction de ce dernier a été brutale, insolente et, à la limite, insultante. Pourquoi ? En effet le ministre Juppé a répondu : « je n’ai pas l’intention d’y aller. Ça tombe bien ; je n’avais pas l’intention de lui serrer la main » (Cfr Conférence de presse, web site RFI du 3 mai 2011).

Le Ministre Juppé s’est-il senti offensé ? Peut-être. Froissé dans son amour-propre ? Sûrement.   Dans tous les cas sa réaction a été trop brutale. Le dernier bout de phrase disant qu’il n’a pas l’intention de serrer la main du président P. Kagame m’a semblé de trop, excessif, fort  déplacé, disproportionné, mal intentionné, voire insultant et incompatible avec la fonction d’un ministre des Affaires étrangères chargé d’être le messager de son Pays et de son Président auprès des Chefs d’Etats étrangers. Il y a à mon avis dans cette réponse une dose d’arrogance, beaucoup d’orgueil, de la vantardise  voire du mépris et, finalement,  de l’irresponsabilité.

A mon tour, cette réaction et ce personnage m’ont intrigué. Je me suis vite  demandé dans mon for intérieur qui est cet homme qui a le culot de dire de pareille idiotie .Qu’il n’ait pas envie de venir au Rwanda, c’est son affaire et c’est acceptable. Il n’y a rien de mal en soi. Mais dire qu’il n’avait pas l’intention de serrer la main du président Kagame est à mon avis une bêtise énorme parce que, qu’on le veuille ou non, le président Kagame est toujours un chef d’Etat en exercice et, comme tel, il a droit à des égards dus à son haut rang. Les personnalités des Pays supposés « amis » ne peuvent en dire n’importe quoi à moins de s’inscrire dans le camp ennemi. De même, un ministre rwandais qui proférerait publiquement des insanités à l’égard du président Sarkozy ou autre mériterait, à mon avis,  désapprobation sinon sanction. Il y a des choses à ne pas dire quand on est investi d’une certaine mission d’ordre national.

Dans le beau vieux temps, les personnalités exerçant  la fonction de diplomate, ministres, ambassadeurs et autres envoyés spéciaux, pour faire réussir leur délicate mission, savaient parler avec respect, urbanités, politesse et civilités. La courtoisie et la diplomatie allaient de pair. Aujourd’hui, rien de pareil. Chacun peut se permettre, à l’instar du ministre Juppé, de parler avec grossièretés, impolitesse et imprévoyance même à l’égard d’un chef d’Etat étranger. Rien n’est  ni tabou ni sacré. Un ministre agit à sa tête, à sa guise. Il peut impunément ignorer les règles de politesse, de bienséance et de savoir- vivre élémentaires à l’égard d’un chef d’Etat étranger. On agit à son aise, on se fiche du monde. De tout le monde. On se croit tout permis parce qu’on est, par exemple, Allain Juppé. On se croit en avoir de l’étoffe pour tout mépriser, tout mettre sous ses pieds et sur tout cracher, y compris dans la soupe franco-rwandaise.

La réponse du Ministre Juppé m’a fait froid dans le dos. Elle m’a semblé comme un cheveu tombé dans la soupe lors d’un dîner de gala. Au Rwanda on dirait une mouche tombée dans un bol plein de lait. On l’en retire et on l’écrase au sol, et la vie continue.

Leurs Excellences les Présidents Sarkozy et  Kagame avaient réussi à régler, à la satisfaction de nos deux peuples, le difficile différend franco-rwandais. Les choses s’étaient arrangées à l’aimable, sans que personne ne soit obligé d’humilier l’autre. L’atmosphère s’était détendue. Les affaires avaient repris. La situation s’était normalisée. Il n’y avait plus d’épines dans nos relations respectives. Le respect mutuel était de règle, Et voici qu’arrive Allain Juppé ! Et quel gâchis!

Certes pour des raisons internes, sûrement électoralistes, le président Sarkozy a jugé bon de confier à Mr Allain Juppé le Ministère, assez délicat, des Affaires étrangères. C’est son droit absolu. Le Rwanda n’a pas à s’immiscer dans les affaires internes d’un autre pays, si ami soit-il. Mais il a droit de dire ce qu’il pense de quiconque est invité à collaborer avec lui. Il existe même, dans la diplomatie précisément, des « persona  non grata ». On a toujours droit de porter un certain jugement sur elles. C’est de bonne règle.

Nous pensions, au Rwanda, que le nouveau locataire du Quai d’Orsay allait continuer et, surtout, consolider l’œuvre encore fragile édifiée par nos deux Présidents. Nous nous imaginions que le nouveau Ministre, Allain Juppé, allait renouer les deux bouts de notre histoire commune malgré son passé récent « inavouable ». Nous espérions au fond de nous-mêmes que ce Ministre allait réussir l’ « impossible » : se surpasser, s’arracher à  son nombril,  à son passé et à son histoire, avoir de la hauteur et regarder, au-delà de  son ego et de son amour-propre, les intérêts supérieurs de nos deux Pays.

Mais cela ne pouvait réussir que de la part d’un homme disposant d’un caractère trempé, souple comme le réseau mais solide comme un roc, inébranlable sur l’essentiel mais peu pointilleux sur le détail. On a eu Monsieur Juppé qui, comme tout enfant gâté, préfère mettre les pieds dans le plat et  passer de l’agression à la provocation sans nullement se gêner. Nous avons peur que cet homme ne détruise le fragile édifice reconstruit par nos deux Chefs d’Etat. Dans le meilleur des cas, il ne parviendra qu’à le faire régresser. Mais finalement il échouera parce qu’il n’est pas  l’homme des situations délicates, nécessaires mais difficiles. Il échouera parce qu’il n’a pas tout à fait le sens de sa haute mission ni celui de l’Etat. Je n’ai pas aperçu en lui le sens de la grandeur, de la hauteur. J’ai eu l’impression qu’il n’est pas un grand bâtisseur d’un monde en devenir mais plutôt un homme solidement assis sur son passé colonial, européen, raciste, et méprisant. Puis-je me tromper !

Cet homme échouera, ai-je dit ! Il a plutôt déjà échoué parce son nom est entaché, pour l’éternité, de sang du génocide des tutsi rwandais. Sa main qu’il ne voudrait pas présenter au Président rwandais n’est  pas du tout propre. Par chance, le Président rwandais n’aura  ni à la serrer ni donc à le regretter.

Des mains sales du génocide

En  disant qu’il ne voudrait pas serrer la main du Président rwandais, le Ministre Juppé m’a poussé  à regarder au-delà de la diplomatie et à me demander si justement ses mains étaient propres. Je me suis alors mis  à épousseter certains dossiers sur lesquels son nom apparaissait sans difficultés.[2]Il s’agit ici uniquement des données en rapport avec le génocide des  tutsi rwandais.

Que découvre-t-on ? Que non seulement les mains de Mr Allain Juppé sont sales mais que tout son personnage est trouble. En effet, non seulement Mr Allain Juppé a fait partie du gouvernement qui a eu l’impardonnable mission de s’impliquer dans le génocide des tutsi rwandais mais il y a  joué personnellement  a un rôle de tout premier plan. Son ministère assurait la liaison à tous les niveaux et dans toutes les Instances entre la France et le gouvernement rwandais génocidaire. Dès l’entrée en service de ce gouvernement français, le Premier Ministre, Edouard Balladur, propose un désengagement progressif de la France du Rwanda. Allain  Juppé s’y oppose en disant qu’ « il y a des risques de massacres si nous partons et un risque de défiance africaine vis-à-vis de la France… nous ne pouvons partir ».[3] Il propose l’intensification de l’action diplomatique. On voit qu’il est au courant des massacres imminents et qu’il a envie que la France soit bien vue par des pays africains. Il propose donc que les troupes françaises restent au Rwanda.

Mais dès le 7 Avril, l’extermination  des tutsi ayant commencé, le même ministre, inconséquent, ne s’oppose pas au départ de 500 militaires français de l’opération Amaryllis, partis le 13 Avril en plein génocide. Allain Juppé donne même ordre au Représentant de la France aux Nations -Unies, de voter la réduction des troupes de la Minuar, passant de 2700 à 270 personnes. L’ambassadeur Mérimée, sous sa responsabilité,  s’exécute et vote pour la réduction. Le pauvre ministre essaie même de se justifier en disant : « je ne crois pas que la Communauté Internationale puisse aller faire la police partout sur la planète et envoyer, partout où les gens se battent, des forces d’intervention »[4]La France s’oppose  à toute intervention internationale  et donne ainsi feu vert à l’exécution du génocide dont les menaces étaient pourtant bien connus du ministre Juppé dès 1993.

Tricheur, Mr  Allain Juppé prétend ignorer tout du Rwanda alors qu’il avait dit lui-même qu’l’ y a risque de massacres. Il a osé déclarer ceci : « Avant l’assassinat du Président Habyarimana on ne m’avait pas signalé de drames à l’intérieur du Rwanda ».[5]  C’est un grossier mensonge. Il était au courant de tous les massacres des tutsi de 1990-1994.Que faisaient Georges Martres et  Jean-Michel Marlaud, ambassadeurs de France au Rwanda, lors des massacres des tutsi au Bigogwe, au Mutara, à Gisenyi, au Bugesera et ailleurs. N’informaient-ils pas leurs supérieurs hiérarchiques, y compris le ministre des affaires étrangères, monsieur Juppé? Ne lisait-il aucun journal ? En plus, Allain Juppé ne pouvait ignorer « Le Rapport de la Commission internationale d’enquête sur les violations des droits de l’homme au Rwanda depuis le 1er octobre 1990 ; 7-21janvier1993 »qui avait révélé les crimes du régime Habyalimana. Les médias français en avaient fait largement écho.

Menteur, Allain Juppé a  même déclaré qu’ « il ignorait jusqu’au lendemain de l’assassinat d’ Habyarimana l’existence des milices » au Rwanda.[6] Pour un ministre des Affaires étrangères du Pays disposant de troupes au Rwanda, et recevant des rapports presque quotidiens, déclarer ne pas être au courant des milices Interahamwe   relève de la mauvaise foi et de la diversion, parce que la France participait justement à leur entrainement et à leur armement.

Cynique, Allain Juppé en donne absolument l’impression. Le génocide et les massacres commencent, début Avril 1994, des hutus modérés sont massacrés. L’Ambassade de France au Rwanda, Allain Juppé au courant, fait embarquer au bord des avions  français la famille Habyarimana, les gros bonnets du MRND et le gratin du Hutu Power .Parmi eux figurent Agathe Kanziga, Félicien Kabuga, Séraphin Rwabukamba, Ferdinand Nahimana etc. Allain Juppé, imperturbable, déclare que l’assassinat du Président rwandais « a provoqué le départ des responsables hutus modérés »[7] .Il ne veut pas reconnaître que ce sont les hutu modérés qui ont été assassinés. Il inverse les choses et déclare que les extrémistes évacués sur les avions français, c’étaient eux les hutu modérés.  A moins qu’il ne veuille dire cyniquement que l’assassinat des hutus modérés ait été un « départ ».[8]

Allain Juppé négocie entre autres l’arrivée en France de Mme A. Habyarimana épouse du président défunt. Elle y est admise,  y reçoit fleurs et enveloppe substantielle de 200 000FFR. Bien entendu elle est impliquée dans le génocide mais Alain Juppé s’en fiche pour ne pas dire qu’il l’en félicite.

Parrain du gouvernement génocidaire ? Absolument, oui : il convient de garder en tête que c’est avec l’appui  de l’Ambassade de France à Kigali que tous les conciliabules  avec le sinistre Bagosora se déroulent qui aboutiront à la formation du Gouvernement Intérimaire (GIR) sous la supervision de l’ambassadeur Marlaud.[9] Bien entendu le Ministre Allain Juppé en était tenu au courant, heure  par heure, et donnait le feu vert  à cette malheureuse initiative qui enterrait pour de bon le contenu des Accords  de paix d’Arusha que d’ailleurs la France  n’avait soutenus que du bout des lèvres.  Lors de leurs négociations  en Tanzanie, on s’en souvient, la France n’avait été représentée que par un simple premier secrétaire d’ambassade.

Le Ministre Allain Juppé reçoit, le 27 Avril 1994, en plein génocide des tutsi rwandais, les représentants du Gouvernement génocidaire en les personnes de Jérôme Bicamumpaka, Ministre des Affaires étrangères du GIR, et Jean Bosco Barayagwiza, responsable de la CDR, coalition des hutu extrémistes, alors que les Etats-Unis et la Belgique leur avaient refusé le visa. Ils reçoivent tous les honneurs aussi bien à l’Elysée, au Matignon et qu’au Quai d’Orsay. Le journal le Figaro, le chercheur Gérard Prunier, Alison des Forges, Linda Melvern et La Nuit Rwandaise le confirment[10] . Le ministre Juppé serre les mains de ces génocidaires, écoute leurs doléances et, en retour, enverra à Goma son représentant, l’ambassadeur Yannick Gérard, qui entrera en contact avec des représentants de ce Gouvernement maudit. Plus tard, Mathieu Ngirumpatse, responsable du génocide au haut niveau, sera à son tour reçu à Paris en octobre 1994. Jérôme Bicamumpaka, ministre génocidaire mais collègue Rwandais d’Allain Juppé, reviendra à son tour à Paris le plus officiellement du monde, début novembre 1994. [11]

A l’occasion de ces visites, J.Bosco Barayagwiza ne parle pas de génocide mais « d’affrontements interethniques »[12] et « d’un nombre équivalent de hutu et de tutsi qui ont été massacrés ». C’est le langage d’Allain Juppé : lui aussi parle de «  luttes interethniques » [13] et de « guerre tribale »[14]. C’est en fait le langage du Président François Mitterrand qui disait que «  tout monde tue tout le monde [15]».

Afin d’éviter toute intervention au Rwanda, le représentant de la France aux Nations Unies, sous ordre de M. Allain Juppé, refuse jusqu’au 16 Juin 1994 que le mot « génocide » soit utilisé par cette Institution Internationale.   Mais pour l’usage interne, Allain Juppé, après la courageuse  Lucette Michaux-Chevry avait accepté depuis le 16 Mai l’emploi du mot « génocide » mais uniquement pour usage interne. Il le reconnaitra même devant l’Assemblée Nationale en date du 18 Mai 1994 en disant que « face à l’offensive du FPR, les troupes rwandaises se sont livrées à une élimination systématique de la population tutsi ce qui a provoqué la généralisation des massacres »[16].Mais encore une fois il triche avec le mot génocide et avec les faits : sans parler de massacres antérieurs à Avril 1994, l’offensive du FPR est venue après que la Garde Présidentielle et les milices Interahamwe aient massacrés des tutsi et des hutu modérés dans la nuit du 6 au 7 Avril 1994. L’offensive du FPR  n’est venue que bien ultérieurement. Mais Allain Juppé s’arrange pour torde le cou à la vérité.

Quant au mot génocide, pour l’usage externe,  Allain Juppé ajoute un « s » à ce mot qui devient « génocides ». Il reprend en fait le refrain de son Patron, le Président Mitterrand, alors qu’ils ne sont pas du même parti politique ; mais ils partagent le même point de vue négationniste en ce qui concerne le génocide anti-tutsi.  Bien  qu’il ait publiquement déclaré qu’il y ait eu bel et bien un génocide anti-tutsi dans les zones gouvernementales , il tombe par après dans le pire négationnisme du double génocide en demandant dans Libération du 16 Juin 1994 que « les responsables de ces génocides soient jugés »[17].Il jongle avec le négationnisme et le révisionnisme :il ne croit en rien , tout chez lui s’équivaut ; il n’utilisera le mot « génocide » que dans les seuls cas où ça peut bien l’arranger, et cela ne change du reste en rien  le soutien français au régime génocidaire . Ailleurs il parlera de « génocides ». Ce refus d’employer le terme « génocide » dédouane à bon compte la France de son obligation d’arrêter les assassins, de les désarmer et de les emprisonner afin de les remettre au Tribunal ad hoc suivant les engagements de tout signataire de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de décembre 1948[18].

Et quand plus tard, l’ONU demandera à la France bien installée dans la Zone Turquoise de désarmer les troupes et les milices génocidaires de cette même zone, la France répondra qu’elle n’en a ni mandat ni effectifs ni moyens requis[19]. Or il se peut que ce soient les diplomates du Quai d’Orsay, c’est-à-dire le ministre Allain Juppé et ses collaborateurs, qui avaient concocté et rédigé le contenu du mandat soumis aux Nations- Unies autorisant la France, par la résolution 929, de mener l’Opération Turquoise avec son incroyable ambigüité.

Le même ministre Juppé avait  du reste fait partie  du Comité restreint chargé  de définir le contenu du concept de Zone Humanitaire Sûre.[20] Son cabinet avait écrit, le 4 Juillet 1994, au Président Mitterrand en lui disant « qu’il n’est pas envisagé dans l’immédiat de désarmer les FAR et les Milices qui s’y trouvent » [21] sous prétexte que « le désarmement des milices pourrait provoquer des réactions contre l’opération Turquoise » [22].Il voudrait s’assurer les faveurs des génocidaires. On ne les désarme donc pas alors que pour justifier l’opération Turquoise, Allain Juppé avait finalement reconnu qu’il y avait un génocide perpétré contre les Tutsi par les milices Interahamwe. Il drible avec les mots et les faits. On n’arrêtera pas les génocidaires de la zone Turquoise.  Au contraire cette Zone leur servira de havre de paix .Ils y continueront même leur sale besogne malgré la présence des Troupes Françaises. C’est de là aussi qu’un bon nombre de membres du Gouvernement Intérimaire[23], d’ex-FAR, de milices et de Hutu Power partiront (pour) au le Zaïre pour leur réorganisation en vue de réattaquer le Rwanda. Les troupes françaises ne s’opposent pas à cet exode, au contraire elles l’encouragent et ne séparent pas les hommes armés des refugiés.

Que veut alors Allain Juppé ? Il veut «  le partage du pouvoir »[24] entre les bourreaux et les victimes et invite les parties à reprendre « le dialogue ». Il deviendra encore plus précis  et exprimera devant la Commission Paul Quilès ce qui il entendait par le partage du Pouvoir. C’était pour lui « le partage du Pouvoir entre les deux ethnies Hutues et Tutsies considérant qu’il s’agit là de la seule solution viable à long terme »[25] .Les génocidaires dans le Gouvernement ? Cela veut dire leur complète impunité. C’est ça que veut le ministre Juppé. Dans cette même audition, le même ministre Juppé fera le bilan de l’opération Turquoise et dira, cerises  sur le gâteau, que ce dernier« a été positif ». « Elle a permis, ment-il, de mettre fin au génocide » et « dans la zone humanitaires sûre, les milices ont été démantelés, les FAR désarmés »[26]  Gros mensonge s’il en est, mais tel est Juppé. Il s’attribue ici le rôle d’avoir mis fin au génocide que lui et son gouvernement avaient pourtant soutenu en collaborant étroitement avec le gouvernement génocidaire rwandais, et qui a même continué dans la Zone Turquoise.

Que conclure ?

La réponse du Ministre Allain Juppé affirmant qu’il ne veut pas serrer les mains de Son Excellence Paul Kagame nous a semblé àa la fois mesquine et assassine et nous a poussés à nous interroger sur ce personnage. Que découvre-t-on ? En tant que Ministre des Affaires Etrangères, et donc haut Diplomate, Allain Juppé a montré ses pauvres limites. Il s’est même bloqué. Puisqu’il ne pourra correctement remplir sa mission qu’auprès des seuls chefs d’Etat qui auront « la faveur » de sa main, les Pays exclus seront obligés de traiter directement avec la Présidence de la République Française. Ils n’auront d’autres choix que de contourner le Quai d’Orsay du Ministre Juppé qui, pour eux, devient un réel problème. Il provoquera bien entendu des dégâts car il ne s’empêchera pas d’y fouler son nez, de mettre les bâtons dans les roues et de saboter tout sur son passage à moins que son amour –propre ne soit moins intempestif. Les ambassadeurs et autres diplomatiques –et il faut bien les plaindre –auront la délicate mission de marcher sur cette corde raide. Mais quoiqu’il arrive, l’échec  du ministre Juppé est prévisible car, avant même qu’il ne soit viré,  il ne pourra pas venir à bout de la détermination de nos deux Pays décidés à aller de l’avant. Pour eux, cet  incident devrait être tout simplement ignoré : en tenir compte serait faire honneur à ce ministre de tous les dégâts .Passons, et que la vie continue !

Mais il y a quelque chose qui ne passera pas : l’implication du ministre Allain Juppé dans le génocide perpétré contre les Tutsi rwandais. Ici le personnage du Ministre apparait trop compromis au niveau aussi bien de l’action que de l’omission. C’est le moins que l’on puisse dire. Il a trempé dans toutes les combines du génocide anti-tutsi. Sa complaisance avec les génocidaires du Gouvernement Intérimaire  est avérée. Ses mains ont serré celles de grands génocidaires comme Jérôme Bicamumpaka, Jean Bosco Barayagwiza et Mathieu Ngirumpatse. C’est un homme qui s’est énormément investi dans le génocide à tous les niveaux. C’est pourquoi en matière de responsabilité, Allain Juppé se trouve en deuxième position, après F.  Mitterrand, parmi les personnalités politiques et militaires françaises les plus impliquées dans le génocide des tutsi rwandais.[27]

Il s’est donc compromis devant l’Histoire. Son nom est associé pour l’éternité au génocide perpétré contre  les Tutsi rwandais. Heureux sont ceux qui, comme le Président Paul Kagame, n’auront pas la pénible obligation de serrer sa main. En prenant les devants, Allain Juppé lui faisait honneur comme le vice rend hommage à la vertu. Il l’a encore fait en voulant voler la victoire au FPR quand il a dit que c’est l’Opération Turquoise qui a mis fin au génocide alors que son Gouvernement l’avait soutenu et qu’il n’a même pas fait arrêter aucun génocidaire. Il s’attribue la victoire contre laquelle il s’est battu. C’est pourquoi Allain Juppé semble malade. Sa maladie : irresponsabilité, prétention et folie de grandeur insensée. Sa main n’a finalement aucune valeur symbolique pouvant honorer qui que ce soit. Au contraire, pour tous ceux qui ont la haute mémoire du génocide des tutsi rwandais, il vaut mieux  s’en écarter et garder  en tête, par contre, que les responsabilités d’Allain Juppé restent imprescriptibles.

Par Antoine Mugesera


[1] Vous lirez la suite des articles à la derrière page de la couverture: on y trouve les articles de Jean Bizimana et de Diogène Bideri portant tous les deux sur la justice,et les articles de Paul Rutayisire ,Thomas Munyaneza et Eric Ndushabandi portant sur la mémoire,et enfin les articles de Mugesera Antoine et José Kagabo en rapport respectivement avec les écrits de la presse américaine en 1994 et l’opposition rwandaise actuelle opérant à l’étranger.

[2] Il s’agit principalement de :

  1. Agir ici –Survie, Dossiers Noirs  de la Politique  Africaine  de la France n° 1 à5, l’Harmattan 1996.
  2. Assemblée Nationale, Enquête sur la Tragédie rwandaise, (1990-1994), Rapport Paul Quilès, 1998.
  3. LInda Malvern, Complicité de génocide, Karthala, Paris, 2010.
  4. Jean -Paul Gouteux, La Nuit rwandaise, L’esprit Frappeur, 2002.
  5. Gabriel Péries, Davis Servenay, Une guerre noire, Enquête sur les origines du génocide rwandais, La Découverte ,2007
  6. HRW et FILDH. Aucun Témoin ne doit survivre, Karthala, 1999
  7. Jacques Morel, La France au cœur du génocide, L’esprit frappeur, Paris, 2010.Ce livre fait référence à presque tous les documents précédents.

[3] Gabriel Péries, David Serveray, Une guerre noire, enquête sur les origines du génocide rwandais, La Découverte, paris 2007, p. 302.

[4] Libération, 22 Juin 1994, citée par J. Morel p. 771

[5] J. Morel, p.213

[6] J. Morel p. 210

[7] FIGARO ,12 Janvier 1998, cité in J. Morel p. 163

[8] J. Morel p. 525

[9] Agir ici- Survie, Dossiers  Noirs de la politique africaine de France N° 1 à 5, l’Harmattan, 1996, p. 321

[10] HRW et FILDH, Aucun témoin ne doit survivre, le génocide au Rwanda, Karthala, 1999, p. 766 ;In J.Morel op.cit.p.684

[11]  Agir Ici-Survie, Dossiers noirs de la politique Africaine de la France, Nº1 à 5, L’ Harmattan 1996, p.63.

[12] Human Rights Watch + FILDH, Aucun Temoin  ne doit survivre, Karthala, 1999, p.3.

[13] In J.Morel op. cit.p.213

[14] In J.Morel op.cit.p.722

[15] In J.Morel op.cit.p.722

[16] In J. Morel, p.729

[17] Libération  du 16 Juin 1994 in J. Morel,  op.cit. p.731.

[18] Voir Convention, section 46.1. In J. Morel, op.cit., p.779.

[19] Agir ici-survie, Dossiers noirs, op.cit., p.34, voir aussi J. Morel, p…

[20] Agir ici-survie, Dossiers noirs, op.cit., p.34 ; voir aussi J. Morel, p.50

[22] J. Morel, p. 912

[23] Théodore Sindikubwabo, Jean Kambanda, Jérome Bicamumpaka, Pauline Nyiramasuhuko, Eliesar Niyitegeka,Agnès Ntamabyariro,Edouard Kkaremera, AndreNtagerura,Justin Mugenzi, Casimir Bizimungu,Augustin Ngirabatware, Callixte Nzabonimana, Augustin Bizimana, Jean de Dieu Kamuhanda, Prosper Mugiraneza, André Rwamakuba et Emmanuel Ndindabahizi,tous ministres du gouvernement génocidaire, passeront par la Zone turquoise avec la complicité de la France officielle (in Morel op.cit. p.1460).

[24] Idem, p.739

[25] Commission Paul Quilès, Tome III, Auditions, Vol I, p. 90

[26] Enquête sur la Tragédie Rwandaise, Tome II, Annexes p.476, note 9E2.

[27] La Nuit Rwandaise,numéro spécial,Rapport Mucyo,Editions Izuba/L’esprit Frappeur, No 5 du 7 Avril 2011,p.35 citant le Communiqué de la République rwandaise du 5 Août 2008

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