Paix et sécurité dans la région des Grands Lacs: le défi ignoré*

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Par Privat Rutazibwa

Théâtre de violences au temps de la décolonisation, de guerres civiles et de purifications ethniques au cours des décennies 60 et 70, et de génocide, guerre régionale et nouvelles guerres civiles à partir de la décennie 90; la région des Grands Lacs est devenue sans conteste une région martyre et meurtrie. Les victimes de ces atrocités répétitives se dénombrent aujourd’hui par millions ; et plus nombreuses encore sont les populations en déshérence, frappées par l’exil, le déplacement forcé, la faim, les intempéries, la misère toujours plus profonde, les violations graves des droits fondamentaux, la mauvaise gouvernance et parfois, l’absence de l’Etat tout court, et des services élémentaires qu’il devrait pourvoir à ses citoyens.

La présente réflexion tente de situer les enjeux, d’examiner les avancées et les reculs en termes de paix et de sécurité ces dernières années dans la région des Grands Lacs, tout en attirant l’attention sur un défi insidieux et souvent ignoré, à savoir l’idéologie de haine et de suspicion dont la nuisance est certainement la cause majeure de la violence et de l’instabilité dans la région des Grands Lacs.

Clarifier les concepts et les enjeux

Dans le langage courant, les vocables paix et sécurité ont tendance à être confondus. La paix se définit sommairement comme « absence de violence ou de conflit », ce que d’aucuns considèrent comme une « définition négative » de la paix. Une définition plus large de la paix, appelée aussi « définition positive » implique l’absence des contraintes comme « la guerre, la menace de guerre, la pauvreté, la mauvaise éducation, l’oppression politique, etc. »[1]

La sécurité se définit tout aussi sommairement comme « absence de danger et sentiment d’une certaine quiétude. » [2] Traditionnellement, la sécurité s’entendait au sens strictement militaire comme « protection du territoire de l’Etat. »[3] Ce dernier était le principal concerné par la sécurité. Un rapport du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) a cependant promu à partir de 1994, le concept de « sécurité humaine »[4]  qui met l’accent non plus sur la seule protection du territoire de l’Etat, mais davantage sur la protection des individus et de la communauté, en élargissant l’éventail de ce qu’on peut considérer comme les questions sécuritaires.

La sécurité humaine implique donc non seulement la liberté de vivre à l’abri de la peur (freedom from fear), mais aussi la liberté de vivre à l’abri du besoin (freedom from want). Elle équivaut à protéger les individus contre des menaces telles que les conflits armés, l’arbitraire de l’Etat, les déplacements forcés, la violence politique et criminelle ; mais aussi, à les protéger contre la pauvreté, la famine, la maladie et les catastrophes environnementales.[5]

Certains ont tenté de mettre en rapport les deux concepts. Pour les uns, « la sécurité est quelque chose qui assure la paix ;  et le bien-être de l’homme est la valeur intrinsèque que la paix doit maintenir ».[6] Pour Yan Xuetong cependant, « la paix constitue seulement un des états de la sécurité. Les autres états de la sécurité sont la guerre et l’état de ‘ni paix ni guerre’ ». Pour cet auteur, la paix comprend quatre degrés de sécurité, à savoir l’absence de sécurité, la sécurité partielle, la sécurité passable, et la sécurité absolue ». Il rappelle que la paix est une des voies de résolution de conflit mais pas nécessairement la plus efficace. « En conséquence », dit-il, « nous devrions faire attention à ne pas considérer le ‘maintien de la paix’ comme l’approche essentielle dans le renforcement de la sécurité nationale ». Et de rappeler que « de nombreuses guerres ont été menées en quête de sécurité et au prix de la paix ».[7]

La région des Grands Lacs dont il est question est pour sa part un espace géographique qu’il n’est pas toujours facile de circonscrire. L’expression « Afrique des Grands Lacs » a été utilisée à l’origine par des explorateurs venus à la recherche des sources du Nil, avant de céder le pas à celle d’ « Afrique inter-lacustre » dans les milieux de la recherche. L’expression reprendra un regain d’intérêt avec l’organisation en 1979 à Bujumbura d’un colloque consacré à la « civilisation ancienne des peuples des Grands Lacs ». Les pays considérés comme faisant partie de cet ensemble appelé aussi  « région des Grands Lacs » sont à l’époque la Tanzanie, l’Ouganda, le Congo Kinshasa (alors Zaïre), le Burundi et le Rwanda. Sur le plan politique cependant, la « Communauté Economique des Pays des Grands Lacs » (CEPGL) avait déjà vu le jour à Gisenyi le 20 septembre 1976. Les pays membres de cette organisation étaient le Burundi, le Congo Kinshasa (alors Zaïre) et le Rwanda. La région des Grands Lacs s’est politiquement étendue sur onze Etats depuis l’inauguration officielle du Secrétariat Exécutif de la CIRGL (Conférence Internationale sur la Région des Grands Lacs) à Bujumbura en mai 2007. Les membres de la CIRGL sont l’Angola, le Burundi, la République Centrafricaine, la République du Congo, la République Démocratique du Congo (RDC), le Kenya, l’Ouganda, le Rwanda, le Soudan, la Tanzanie et la Zambie.  Dans cet article, nous nous limiterons à trois pays que sont le Burundi, le Rwanda et la RDC qui partagent une même histoire coloniale et que les vicissitudes récentes exposent à entretenir des relations particulières.[8]

Cette clarification des concepts permet  une meilleure compréhension des enjeux de paix et de sécurité dans la région des Grands Lacs. Les débats dans les médias, dans les milieux diplomatiques  comme dans les  organisations de défense des droits de l’homme ainsi que d’autres activistes de la société civile semblent jusqu’à présent dominés par une acception négative de la paix en tant qu’absence de guerre. Or la paix, c’est aussi l’absence de discrimination, d’oppression politique, et de violation d’autres droits fondamentaux. Les débats sur la paix et la sécurité sont également dominés par une compréhension très restrictive de la sécurité en tant que protection du territoire de l’Etat. Or la sécurité, c’est aussi la protection des individus et des communautés, parfois contre l’arbitraire de l’Etat. La sécurité, c’est également ce qui contribue à renforcer le bien-être des citoyens et à les affranchir des besoins primaires. Les débats actuels semblent enfin privilégier le « maintien de la paix » comme unique moyen de garantir la sécurité. Or, cette paix apparente qu’on tente de maintenir est parfois synonyme d’absence de sécurité pour certains, et le refus d’examiner les causes profondes du conflit éloigne davantage les perspectives d’une paix véritable.

 Les avancées et les reculs en termes de paix et de sécurité dans la région des Grands Lacs

La tenue des élections générales (ou présidentielles uniquement) respectivement en 2005 et 2010 au Burundi, en 2003 et 2010 au Rwanda, et en 2006 et 2011 en RDC a marqué la fin de la transition dans les trois pays et ouvert la phase de consolidation institutionnelle. La capacité des trois Etats de délivrer des services essentiels au bien-être des citoyens, -une manière d’assurer la protection de la paix et de la sécurité humaine dans leur sens large- a été déployée de manière très diverse. Selon l’institut de sondage Gallup, le Rwanda s’est classé premier au monde sur 148 pays en 2012 avec 92% des citoyens qui se sentent en sécurité ; la RDC à la 5ème place à partir de la fin avec 38% de citoyens qui se sentent en sécurité, et le Burundi au milieu avec 65%. L’enquête de Gallup était conduite en 2011 et elle posait des questions relatives à la confiance dans les forces de sécurité, la possibilité de se promener seul la nuit sans peur, ou encore l’éventualité d’avoir fait l’objet ou non d’un vol au cours des 12 derniers mois. L’enquête comportait d’autres indicateurs comme l’accès à la nourriture et au logement où le Burundi et la RDC se suivent respectivement à la 5ème et 6ème places à partir de la fin, avec 68% et 67% de la population qui n’ont pas les moyens de satisfaire ces besoins.

Le Rwanda apparait également à la deuxième place au monde après Singapour, avec un indice très réduit (12%) de la perception de la corruption du gouvernement par les citoyens. Cet indicateur dénommé « institutions et infrastructures » s’intéresse également à la manière dont les citoyens jugent les infrastructures comme le système de transport, l’état des routes, la qualité de l’eau, de l’air, du système de santé, du système éducatif, de la protection des enfants, de la disponibilité des téléphones et téléviseurs dans les foyers, ainsi qu’à la confiance des citoyens dans l’armée, le système judiciaire, le gouvernement et l’honnêteté des élections.[9]

Dans son Rapport sur le Développement Humain 2011, le PNUD classe respectivement le Rwanda 166ème, le Burundi 185 ème, et la RDC 187 ème (dernier de la liste) sur 187 Etats sur son Indice de Développement Humain (IDH). Ce dernier est bâti sur trois dimensions, à savoir la santé, l’éducation et le niveau de vie. En ce qui concerne les revenus, 76,8%  de Rwandais vivaient  avec un revenu en dessous de 1,25 dollars par jour. Par rapport à cet indicateur, le Burundi affichait 81,3% et la RDC 59,2%. 52% des femmes rwandaises avaient été assistées par du personnel qualifié pour leur accouchement, contre 34% de Burundaises et 74% de Congolaises.[10] Les données de la Banque Mondiale affichent quant à elles 570$ (2011) comme PNB par habitant au Rwanda ; 250$ (2011) au Burundi et 190$ (2011) en RDC. Le ratio de la population pauvre en fonction du seuil de pauvreté national est de 44,9% (2011) au Rwanda ; 66,9% (2006) au Burundi, et 71,3% (2006) en RDC. Le taux brut d’inscription à l’école primaire est de 142% (2011) au Rwanda ; 165%(2011) au Burundi, et 94% (2010) en RDC.[11] Ces données pourraient être complétées, en ce qui concerne le Rwanda, par la troisième Enquête Intégrale sur les Conditions de Vie des Ménages indiquant une réduction de la pauvreté de 12%, soit un peu plus d’un million d’individus tirés de dessous du seuil de pauvreté en cinq ans, soit de 2006 à 2011.[12]

Le bilan de la paix et de la sécurité dans la région des Grands Lacs se doit cependant aussi d’être envisagé sous l’acception restreinte et traditionnelle de ces vocables, à savoir le rapport aux conflits armés. La signature des accords de Lusaka (10/07/1999) et de Pretoria (30/07/2002) avait conduit au désengagement total du Rwanda au terme de la deuxième guerre  du Congo (1998-2002), avec le retrait du dernier soldat rwandais du territoire congolais par le poste frontalier de Gisenyi le 05 octobre 2002. Les troupes des autres pays impliqués dans la guerre au Congo avaient fait de même, y compris le Burundi, même si ce dernier n’a jamais accepté d’être considéré comme belligérant au Congo. Il semble que les incursions de son armée en territoire congolais n’avaient jamais dépassé les zones en bordure du Lac Tanganyika et qu’elles visaient uniquement à y garantir la liberté de navigation.[13] Avec la fin de la deuxième guerre au Congo, les relations tendaient à se normaliser entre le Rwanda et la RDC, du moins coté rwandais. En visite à Kinshasa en octobre 2003, le ministre rwandais des affaires étrangères Charles Muligande avait convenu avec les autorités congolaises de l’ouverture prochaine des ambassades respectives.[14] Le Rwanda avait aussitôt désigné son ambassadeur à Kinshasa, mais les autorités congolaises avaient continuellement différé la validation de son accréditation, au prétexte que « l’opinion publique congolaise n’était pas préparée à l’accueillir ».[15]

Sur le plan intérieur congolais, le CNDP (Congrès National pour la Défense du Peuple) ainsi désigné en 2006 mais opérationnel déjà en 2004 lors de son attaque sur Bukavu, s’imposera à l’est de la RDC comme une puissante rébellion face aux FARDC (Forces Armées de la République Démocratique du Congo) jusqu’au 22 janvier 2009, date de l’arrestation au Rwanda de son commandant Laurent Nkunda. Le combat du CNDP a une visée nationale, mais il a également la particularité de défendre le droit à la vie et    à la nationalité des populations rwandophones, spécialement Tutsi, victimes de discriminations, de persécutions et de l’arbitraire de l’Etat et d’une classe politique tribaliste, mais également des attaques génocidaires des FDLR (Forces Démocratiques pour la Libération du Rwanda). Pour expliquer cette double dimension de son combat politique, Nkunda comparait souvent la RDC à un vaste hôpital dont les pensionnaires, -a savoir l’ensemble de la population congolaise-, souffrirait de mauvaise gouvernance, les populations rwandophones se trouvant aux soins intensifs !

Alternant avec des combats parfois très rudes, comme l’attaque du CNDP en direction de Goma stoppée par l’aviation de la MONUC (Mission de l’Organisation des Nations Unies au Congo) qui lui avait infligé un massacre d’environ 400 soldats[16], des négociations entre Kinshasa et le CNDP se déroulent à Nairobi et  à Goma. Elles débouchent d’abord sur le communiqué de Nairobi (07 novembre 2007) et sur les « Actes d’engagement » de Goma (23 janvier 2008) qui traitent respectivement du rapatriement des FDLR et du cessez-le-feu et démobilisation des combattants congolais. Des opérations de mixage sont tentées entre soldats du CNDP et des FARDC ; mais l’intégration n’est pas réussie. Les pourparlers se poursuivent toutefois  et débouchent sur l’accord du 23 mars 2009 sous la co-facilitation d’Olusegun Obasanjo et de Benjamin Mkapa, respectivement  Envoyé Spécial du Secrétaire Général des Nations Unies pour la Région des Grands Lacs, et Envoyé Spécial de l’Union Africaine et de la Conférence Internationale sur la Région des Grands Lacs. Entretemps, un rapprochement spectaculaire et inattendu s’est produit entre Kigali et Kinshasa. Une opération militaire conjointe rwando-congolaise avec nom de code « Umoja Wetu » (notre unité) se déroule du 20 janvier au 25 février 2009 sur le territoire de la RDC pour neutraliser les FDLR et rapatrier leurs combattants ainsi que des civils rwandais qu’ils prennent en otage.

Le 22 janvier 2009, Laurent Nkunda est arrêté sur le sol rwandais par l’armée rwandaise et il y est détenu jusqu’à ce jour. Il est remplacé à la tête du CNDP par Bosco Ntaganda et c’est ce dernier qui mènera l’intégration de l’ANC (Armée Nationale Congolaise), branche armée du CNDP, au sein des FARDC. Le réchauffement des relations entre Kigali et Kinshasa se poursuit avec la nomination d’un nouvel ambassadeur rwandais à Kinshasa en mai 2009, une initiative que les autorités congolaises accueillent cette fois avec enthousiasme après de nombreuses années de refus. Kinshasa nomme peu après son propre ambassadeur à Kigali.  Si le rapprochement entre Kigali et Kinshasa est salué comme l’ébauche d’une ère de concorde par ceux qui rêvent depuis longtemps de paix dans la région, il ne fait pas pour autant l’enthousiasme de tous. La MONUC, initialement exclue des négociations entre les deux pays et interdite d’accès aux zones d’opération de « Umoja Wetu » s’est sentie profondément humiliée et frustrée.[17] L’opinion congolaise, longtemps travaillée par la propagande de haine et de suspicion contre le Rwanda diffusée par une classe politique, une société civile et des médias très hostiles dénonce violemment cette nouvelle alliance.[18] Même des intellectuels congolais habituellement respectés pour leur modération et leur perspicacité dépassionnée dans l’analyse des relations rwando-congolaises, dénoncent l’entrée des troupes rwandaises de « Umoja Wetu » comme une honte et une humiliation pour le peuple congolais.[19]

Le conflit actuel en RDC : ses enjeux, son évolution et les tentatives de résolution.

La rébellion du M23 proclamée le 06 mai 2012[20] est née d’un mauvais calcul du Président Kabila et de ses conseillers occidentaux. Il voulait procéder à l’arrestation du général Bosco Ntaganda et par la même occasion, affaiblir ou détruire complètement la structure militaire des anciens soldats rwandophones du CNDP dont l’influence au Kivu était mal perçue aussi bien par Kinshasa que par certains de ses partenaires occidentaux. Un rapport des experts des Nations Unies révèle –involontairement peut-être- cette étonnante synchronisation des efforts entre  Kinshasa et certains acteurs de la communauté internationale.[21] Ce groupe des experts dirigé par Steven Hege relate avec précision comment, au cours de son mandat de 2010 et 2011, il avait dénoncé « le pouvoir grandissant et disproportionné des commandants et unités de l’ex-CNDP au sein des opérations Amani Leo des FARDC dans les Kivus. » Les mêmes experts précisent dans leur rapport, qu’au début de 2012, « au milieu de la pression internationale et locale renouvelée en faveur de l’arrestation du général Ntaganda, les FARDC ont cherché à profiter de la situation pour affaiblir progressivement le rôle et l’influence du CNDP au sein de l’armée. »

D’autres faits troublants viennent corroborer cette synchronisation. Dans une de ses conférences de presse mensuelles au village Urugwiro ainsi qu’au cours d’un entretien avec des cadres de son parti, -le Front Patriotique Rwandais- à l’hôtel Sports View à Kigali en juillet 2012, le Président Paul Kagame a révélé mais sans les nommer, des représentants de la communauté internationale qui l’avaient contacté peu avant l’éclatement du conflit en RDC pour demander la coopération du Rwanda à l’arrestation de Bosco Ntaganda. Le Président rwandais avait alors appelé peu après son homologue congolais Joseph Kabila au téléphone, pour lui demander s’il était au courant de cette démarche et s’il l’approuvait. Ce dernier avait reconnu dans une réaction embarrassée qu’effectivement les mêmes personnes l’avaient contacté au sujet de l’arrestation de Ntaganda, mais qu’il n’avait pas l’intention de le livrer à la Cour Pénale Internationale (CPI). Il envisageait plutôt de l’arrêter et le faire juger par la justice congolaise pour faits d’indiscipline.

Alors que le M23 n’est pas encore né, mais que l’armée congolaise a déjà engagé l’offensive contre Bosco Ntaganda retiré dans sa ferme du Masisi à partir du 07 avril 2012, le directeur général de Human Rights Watch, Kenneth Roth, envoie ce message  au Président rwandais Paul Kagame et à la ministre des affaires étrangères Louise Mushikiwabo sur le site de microblogging Twitter le 08 avril 2012: « Les Congolais meurent en raison des crimes de Bosco. Tout le monde connaît l’échec à endiguer [la rébellion]  par crainte de la réaction du Rwanda. Quelle est votre position là-dessus ?» Réponse de la ministre rwandaise : « Les Congolais meurent à cause des génocidaires que vous avez soutenus pendant 18 ans, vous et ceux qui sont à vos côtés à New-York. »[22]

Comme en écho à la frustration  des experts onusiens ainsi qu’à l’entreprise des FARDC « d’affaiblir l’influence du CNDP », le ministre belge des affaires étrangères pouvait ainsi déclarer en août dernier: « il faut mater les mutins », ou encore : « il faut les reconvertir, ailleurs que dans l’armée.» [23] L’immense unanimité dans la stigmatisation et la condamnation de la nouvelle rébellion congolaise étonne également bien des  observateurs.  Dans un podcast publié en juin 2012, la Haute Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme « craint que le M23 entraîne une recrudescence des viols et des meurtres en RDC », et son porte-parole  M. Colville qualifie les dirigeants du M23 de « belle collection d’assassins notoires.»[24] Cette initiative de la commission  des Nations Unies sera qualifiée d’ « inhabituelle » par certains médias ! Le journal Le Monde du 26 décembre 2012 a publié une tribune signée par des personnalités françaises dont la Première Dame de France ainsi que la ministre déléguée à la Francophonie. Le document stigmatise le M23 pour viol et recrutement des enfants soldats ; ce qui a suscité une réaction indignée de l’écrivain J.F Dupaquier dans Libération du 29 et 30 décembre 2013.[25] Au cœur de cette campagne de condamnation et d’indignation contre le nouveau mouvement rebelle, une journaliste de Libération s’étonne de découvrir à Goma, que l’ONG Human Rights Watch distribue de l’argent à des volontaires affamés qui accepteraient de témoigner contre le M23. Maria Malagardis raconte : « Dans ce dispensaire de quartier, les femmes l’affirment sans détour : elles ont faim. Alors elles acceptent la petite compensation financière offerte par Lane, enquêteur américain de l’ONG Human Rights Watch. «Il cherche des témoignages contre le M23», explique maladroitement Assumpta, la responsable du lieu. Le jeune Américain est servi : «La nuit, les infiltrés du M23 continuent à tuer, à égorger», s’insurgent les femmes en chœur. Où sont les corps des victimes ? «On les mange», murmure Assumpta, en roulant des yeux. »[26] 

Ce sont là quelques échantillons de la  synergie entre le gouvernement de Kinshasa et la communauté internationale pour « détruire le pouvoir grandissant et disproportionné » des anciens soldats du CNDP. Avant l’éclatement du conflit, le Président Kabila avait pour sa part essayé d’associer le Rwanda au projet d’arrestation du général Ntaganda et surtout de démantèlement de la structure militaire de l’ancien CNDP ; et il espérait certainement la coopération de Kigali comme il l’avait eue au moment de l’arrestation de Laurent Nkunda en janvier 2009. Des émissaires avaient été envoyés à Kigali pour cette mission précise dès décembre 2011, et de nombreuses réunions de haut niveau entre délégations congolaises et rwandaises ont eu lieu à Kigali, à Rubavu (Gisenyi) et à Kinshasa.  Dans une réunion tenue à Rubavu le 08 avril 2012 réunissant des envoyés du Président Kabila, des anciens soldats du CNDP dont le futur chef du M23 Sultani Makenga et une délégation rwandaise conduite par le ministre James Kabarebe, les ingrédients du conflit naissant avaient été analysés et des recommandations pratiques formulées.

La délégation gouvernementale congolaise avait exposé les cas d’indiscipline de Bosco Ntaganda également accusé d’empêcher ses officiers d’exécuter les ordres de la haute hiérarchie militaire. La délégation des officiers rwandophones avait quant à elle étalé une série de complaintes et revendications, indiquant que leur refus d’être déployés en dehors du Kivu n’était pas liée à l’indiscipline de Ntaganda. Ils évoquaient des questions de traitement discriminatoire au sein de l’armée en ce qui concerne les salaires et les grades. Ils dénonçaient aussi des persécutions fondées sur une idéologie extrémiste de haine en disant qu’une fois déployés en dehors du Kivu, les soldats rwandophones et particulièrement Tutsi étaient visés et parfois tués par leurs collègues de l’armée ainsi que par la population civile. Ils dénonçaient enfin l’inertie de la haute hiérarchie militaire qui n’était pas motivée à leur donner les moyens logistiques pour combattre les FDLR, en l’accusant d’avoir gardé la vieille  complicité avec ces forces génocidaires auxquelles elle passait des informations sur les attaques imminentes avant les opérations ![27]

Au terme de cette rencontre de Rubavu (Gisenyi), il avait été convenu d’arrêter immédiatement les hostilités qui avaient éclaté dès le 1er avril 2012 dans le Sud-Kivu entre FARDC et un nombre très restreint de soldats fidèles à Ntaganda. Les Rwandais recommandaient également aux deux délégations congolaises de mettre en place une commission technique pour résoudre les problèmes administratifs et opérationnels soulevés par la délégation des anciens du CNDP. S’agissant de Ntaganda dont  la délégation gouvernementale congolaise disait que le Président Kabila était fatigué du mauvais comportement, la facilitation rwandaise rappelait la résolution d’une précédente réunion à Kigali avec une délégation congolaise qui recommandait que le Président Kabila maintienne l’amnistie en faveur de Ntaganda et qu’en échange, ce dernier renonce à l’indiscipline, qu’il affiche profil bas et qu’il se retire de Goma. Il était enfin recommandé  que le redéploiement des soldats ex-CNDP et ex-PARECO se fasse initialement au Kivu pour éviter l’escalade, et que le redéploiement dans les autres provinces se fasse graduellement.[28]

Le président Kabila ne va toutefois  pas suivre les conseils de ses partenaires rwandais. Dans un entretien avec des officiels dont des représentants de la société civile de Goma à l’hôtel Ihusi le 11 avril 2012, il promettait des « changements dans l’armée » ainsi que l’arrestation du général Bosco Ntaganda. Aux autres militaires rwandophones qui lui avaient adressé un mémorandum le 24 mars 2012 contenant leurs principaux griefs et revendications, Kabila répondait que « dans l’armée, la revendication collective n’existe pas. »[29]  Pourtant, la nature particulière des problèmes abordés dans ce mémorandum de deux pages exigeait peut-être du Président congolais une dérogation à cette règle bien connue dans toutes les armées du monde et dont même les auteurs étaient bien conscients en prenant soin de ne pas signer le document ! Ils y exposaient entre autres cet incident : « Quarante six (46) militaires de l’EX-CNDP déployés à Dungu ont été tués sans cause seulement à cause de leur morphologie. Ce qui frise la confiance d’être déployé en dehors de notre rayon d’opération.»[30] (Sic !).

Comme on pouvait s’y attendre, le conflit a vite dégénéré. L’armée gouvernementale a choisi la manière forte, s’attaquant d’abord à Ntaganda et son groupe restreint de fideles dans sa ferme de Masisi, mais sans pouvoir les désarmer ni les capturer. Mais très vite, les autres soldats rwandophones ont senti qu’ils étaient menacés. Le colonel Sultani Makenga qui était demeuré loyal à l’armée gouvernementale et qui avait même conseillé à certains officiers rwandophones mutins dans le sud-Kivu de négocier la reddition  plutôt que de rejoindre Ntaganda a finalement décidé de déserter le 04 mai 2012 en se retirant dans le maquis de Runyonyi en territoire de Rutshuru. Plus populaire que Ntaganda qui avait remplacé Nkunda dans des conditions obscures à la faveur d’un arrangement entre Kigali et Kinshasa, Makenga attirera vers lui des milliers d’autres soldats des FARDC dans sa désertion, et le conflit gagnera en ampleur et en intensité. Le 06 juillet 2012, exactement un mois après la création du M23, ce mouvement s’empare de la ville frontalière de Bunagana, puis de Rutshuru, et d’autres bourgades avant de prendre la capitale provinciale Goma le 20 novembre et Sake le 22 novembre 2012. La prise de Goma contraint finalement le gouvernement de Kinshasa à négocier. Les rebelles acceptent de quitter la ville après 11 jours d’occupation et les pourparlers commencent  à Kampala à partir du 09 décembre 2012 sous les auspices de la CIRGL présidée par le Président ougandais. Après une interruption de deux semaines due aux fêtes de fin d’année, les pourparlers ont repris le 07 janvier 2012.

Un défi ignoré : le racisme anti-tutsi et la suspicion contre le Rwanda

L’idéologie de haine contre le Tutsi et de suspicion contre le Rwanda continue de vicier les analyses sur ce conflit. Dans leur rapport, les experts de l’ONU ont affirmé que la « nouvelle guerre du M23 visait la sécession des deux Kivu » et que le Rwanda appuyait ce mouvement; ce qui a entrainé la suspension ou la coupure de l’aide au développement de ce pays par ses principaux bailleurs de fonds internationaux.   Or, il apparait clairement que c’est le gouvernement de Kinshasa qui avait un plan de guerre, avec un double objectif : démanteler l’ancienne structure militaire du CNDP dans la foulée de l’arrestation de Bosco Ntaganda. La rébellion du M23 ne s’est formée que par réaction, et cette analyse est attestée par le caractère chaotique et hésitant des premiers jours de la mutinerie marqués par des désertions limitées ainsi que des redditions de nombreux mutins ex-CNDP et PARECO aux forces gouvernementales, avant que la rébellion du M23 ne se forme un mois plus tard après la désertion du colonel Sultani Makenga.

Il convient de revenir un peu sur l’enjeu principal de ce nouveau conflit en RDC, à savoir l’arrestation du général Bosco Ntaganda, une démarche considérée comme une opportunité à exploiter pour démanteler le « pouvoir grandissant et disproportionné » des anciens soldats du CNDP au sein de l’armée congolaise. Dans une présentation au cours d’un séminaire des parlementaires  régionaux du Forum Amani fin novembre dernier, un chercheur du Pole Institute, un centre établi à Goma et qui mène  des recherches pointues sur les conflits en RDC et les processus de construction de la paix a fourni la clé d’interprétation de ce que les experts de l’ONU ont appelé « le pouvoir grandissant et disproportionné » des anciens soldats du CNDP.[31] Au moment où les négociations s’imposaient comme une perspective incontournable entre le CNDP et le pouvoir de Kinshasa, ce dernier avait fait recours à une tactique étrange, celle de créer lui-même des  rébellions à sa solde dans le Nord-kivu, afin de noyer les revendications du CNDP dans une masse de mouvements rebelles lorsque viendrait le temps des pourparlers. La tactique réussit partiellement, parce que les accords du 23 mars 2009 concernaient effectivement l’intégration non seulement du CNDP, mais aussi du PARECO, et d’un certain nombre d’autres mouvements parmi la dizaine que Kinshasa avait créés.

Mais lorsque vint le moment de combattre les FDLR au cours des opérations Kimia II et Amani Leo soutenues par les Nations Unies, seuls les anciens du CNDP se montrèrent  motivés. Ils avaient en effet une cause vitale à défendre, celle de pacifier leur région afin de permettre à leurs parents refugiés au Rwanda et ailleurs de rentrer dans leur pays et reprendre une vie normale et sécurisée. Il va sans dire que par ce fait même, un certain nombre de militaires ex-CNDP, -mais pas uniquement-, ont accédé à des postes de commandement au sein de ces opérations. Les experts des Nations Unies ont donc constaté un état de fait dont ils ont pu exagérer les proportions sous l’influence de l’idéologie de haine et d’hostilité contre les Rwandophones spécialement Tutsi, une idéologie rampante dans la région, mais sans vraiment s’interroger sur le contexte qui avait conduit à cet état de fait.

La collusion personnelle du chef de ce groupe des experts, Steven Hege, avec cette idéologie a été un sujet de préoccupation pour nombre d’observateurs qui n’ont pas manqué de s’interroger sur les méthodes de recrutement des Nations Unies.[32] Dans un document publié fin février 2009, à un jour de la  fin de l’opération Umoja Wetu réunissant les troupes congolaises et rwandaises dans la chasse aux FDLR, Hege se montre violemment opposé aux opérations militaires contre les FDLR. Et  dans un sursaut de plaidoirie passionnée et menaçante, il lâche ces phrases pour le moins troublantes : « les FDLR se sentent profondément trahis par la nouvelle collaboration entre le Gouvernement Congolais et le Rwanda et ceci continuera à avoir un impact négatif sur leur manière de traiter la population locale. N’eut été l’expertise militaire des officiers ex-FAR qui ont formé la majorité des groupes Mai-Mai dans les Kivus, le FPR aurait pu renverser le gouvernement de Laurent Kabila. Tout au long du récent conflit avec l’armée supplétive du Rwanda qu’est le CNDP, le rôle des FDLR comme principal défenseur du Congo a été réaffirmé. »[33]

Ce texte appelle de nombreux commentaires. L’auteur s’y déclare opposé à des opérations militaires visant à détruire la structure militaire des FDLR en RDC. Il laisse même entendre, sur un air approbatif, que ces opérations risquent d’entrainer de nouveaux actes de représailles des FDLR contre la population civile congolaise, en insinuant que le tort en incomberait au gouvernement congolais « ingrat » à l’égard des FDLR et « traitre » pour avoir collaboré avec le Rwanda. En contraste avec cette prise de position, le rapport du groupe des experts de l’ONU que dirige le même auteur dénonce « le pouvoir grandissant et disproportionné » des anciens soldats du CNDP et soutient la stratégie du gouvernement d’ « affaiblir progressivement le rôle et l’influence du CNDP au sein de l’armée. » Et dans une récente déposition devant une sous-commission du parlement américain, le même auteur s’indigne du palmarès de respect des droits de l’homme du M23 : « le M23 prétend aussi se battre pour les 50.00 refugiés Tutsi qui sont toujours au Rwanda. Une rébellion qui déplace plus de 500.000 personnes peut difficilement défendre les droits de 50.000 refugiés. »[34] Hege n’accuse pas toutefois le M23 de représailles contre les populations civiles, un péché dont il pardonne volontiers les FDLR ! Mais il lui reproche de déplacer une population nombreuse. L’auteur oublie cependant de préciser que ces populations fuient les combats et que c’est le gouvernement qui a le premier déclaré la guerre.

Les deux derniers points de contraste mais aussi d’inquiétude dans les propos du futur chef du groupe des experts des Nations Unies sont les suivants : il semble partager avec les FDLR dont il se fait le porte-parole, le courroux et le sentiment de trahison quand à la « nouvelle collaboration entre le Gouvernement Congolais et le Rwanda. » Il traite ensuite avec un énorme mépris le CNDP qui est pourtant une rébellion congolaise composée de citoyens Congolais, Tutsi et autres, en lui récusant presque le droit à la nationalité, puisqu’il le traite d’‘armée supplétive du Rwanda.’ Par contre, il présente avec admiration et déférence les FDLR, un groupe armé étranger créé par des génocidaires rwandais, comme le principal défenseur du Congo. »

Qu’un tel personnage reçoive du Conseil de Sécurité de l’ONU l’honneur de présider un panel de ses experts sur le Congo et la région des Grands Lacs n’est peut-être pas le plus choquant et le plus scandaleux pour cette partie du monde qui en a déjà trop vu ! Mais cela soulève de  terribles interrogations, lorsqu’on a à l’esprit le fait que ces derniers mois et jusqu’à présent d’ailleurs, ce personnage ainsi que l’école de pensée qu’il représente ont largement déterminé  la politique menée  par la Communauté internationale dans la région des Grands Lacs.  L’on se demande ainsi si réellement la Communauté internationale est préoccupée par la paix dans notre région ; si elle soutient sérieusement la réconciliation et la coopération entre le Rwanda et la RDC, et si elle encourage sincèrement le gouvernement congolais à une meilleure gouvernance  et au respect des droits fondamentaux de toutes les communautés, y compris les rwandophones et les Tutsi Congolais en particulier.

Quant à l’accusation de balkanisation du Congo ou de sécession de l’est de ce pays, il faut remarquer qu’elle n’est pas du tout nouvelle. Elle  était déjà en vogue dans les années 1980 au Zaïre de Mobutu, lorsqu’a commencé  la propagande systématique de persécution et de marginalisation contre les Tutsi, articulée autour du thème de la « nationalité douteuse. »  Mais le coupable de cette balkanisation du Congo ne pouvait pas être le Rwanda de Paul Kagame parce qu’il n’existait pas encore ! Il ne pouvait pas non plus être le Rwanda de Habyarimana dont les services secrets étaient précisément à l’ origine de cette affabulation pour déstabiliser ceux qu’il considérait comme ses ennemis, à savoir les Tutsi du Congo. Les régimes racistes qui se sont succédé au pouvoir à Kigali de l’indépendance (1962) au génocide contre les Tutsi (1994) considéraient en effet et de manière systématique, tous les Tutsi du monde comme leurs ennemis ! Les coupables de la balkanisation à cette époque déjà, c’étaient les Tutsi Congolais (Zaïrois à l’époque) globalement considérés comme des refugiés et des étrangers. Pourtant, s’il est vrai qu’il y avait à l’époque au Congo quelques familles de refugiés Tutsi exilées du Rwanda en 1959 et 1973 et qui sont quasiment toutes rentrées dans leur pays après 1994, il n’en demeure pas moins que la grande majorité des Tutsi au Congo se constituait de ceux dont ce pays est l’unique patrie, à savoir les Banyejomba des zones de Rutshuru (Bwisha) et Bwito, les Bagogwe du Masisi, et les Banyamulenge des zones de Mwenga (Itombwe), Fizi (Minembwe), Uvira (Bijombo) et Nord-Shaba (Vyura).

La thèse de la balkanisation était principalement véhiculée par le fameux « Plan de Colonisation Tutsi au Kivu et région centrale de l’Afrique. »[35]  Présenté et diffusé comme un document secret des Tutsis, ce faux est en réalité une fabrication des milieux extrémistes hutus du Nord-Kivu (Masisi et Rutshuru) pilotés par les services secrets rwandais de l’époque à travers une pseudo-coopérative dénommée MAGRIVI (Mutuelle des Agriculteurs des Virunga). L’historien et africaniste français Jean-Pierre Chrétien  compare ce document au « protocole des sages de Sion », un faux fabriqué par la police tsariste en Russie et largement diffusé dans le monde.  Attribué indûment aux juifs comme leur plan de domination sur le monde, il a servi de prétexte à de nombreux pogroms et autres persécutions contre  ce peuple. Le « Plan de la colonisation Tutsi au Kivu et région centrale de l’Afrique »  a servi pour sa part à alimenter des tensions et des troubles violents contre les Tutsi, dans les universités et instituts supérieurs notamment. C’est ainsi que dans les années  80, une chasse aux étudiants Tutsi avait été organisée au campus universitaire de Kinshasa. La campagne appelée « Opération Herbe » avait été précédée d’une distribution de tracts dont l’un s’intitulait « Vive la nation zaïroise ! A mort les usurpateurs de notre nationalité ! » Outre les graves injures et menaces de mort contre les Tutsi, le tract s’insurgeait- à cette époque déjà!- contre la « balkanisation » du Congo dont le Rwanda est accusé aujourd’hui. Il traitait les Tutsi Congolais (Zairois à l’époque) de « groupe d’imposteurs et d’usurpateurs de nationalité (qui) réclame même l’autonomie sur le territoire national, de certaines entités du sol zaïrois. Il s’agit notamment des zones de Masisi, Rutshuru, Goma, Idjwi, Kalehe, et une partie des zones d’Uvira, de Fizi et de Mwenga, toutes dans la région du Kivu, qui sont pourtant parties intégrantes de notre pays, mais aujourd’hui, réclamés par ce peuple tutsi ;… Ces haïs qui veulent nous entamer la géographie de notre pays. »[36]

La thèse de la balkanisation du Congo cédera le pas à la théorie plus vaste de la « création d’un empire Hima-Tutsi » à partir de 1990. Le Front Patriotique Rwandais (FPR) venait de faire son apparition sur la scène politique rwandaise, et la propagande du  régime de Habyarimana voulait mobiliser la sympathie et la solidarité régionale et « raciale bantou » en présentant son principal adversaire comme une menace non seulement contre le Rwanda, mais également contre les autres peuples des pays voisins. Le fameux rapport Vangu Mambweni issu d’une mission parlementaire zaïroise réalisée au Kivu en 1994 revient, dans ses conclusions, sur l’idée d’un « empire hamite. » « Créant des poches d’expansion tutsi à travers toute la région des pays des Grands Lacs même en utilisant les Hutu par leur appartenance à l’Etat rwandais et non à la nation rwandaise référentiellement (sic) à la notion qu’ont les Tutsi  de celle-ci, les tutsi de l’Ouganda, du Rwanda, du Burundi et tous les autres Tutsi qui vivent au Zaire, au Kenya et en Tanzanie projettent, dans le futur proche, la naissance d’un empire hamite qui pour des raisons de camouflage, s’appellerait la République des Volcans ou les Etats-Unis d’Afrique Centrale si leur union fédéraliste relie effectivement Dar-es-Salam à Matadi.»[37]

Dans son allocution au 19eme sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de France et d’Afrique tenu à Ouagadougou du 04 au 05 décembre 1996, le premier ministre zairois d’alors, Mr Léon Kengo wa Dondo avait condamné la « redéfinition des frontières et la création d’Etats à composante mono-ethnique » avant de déclarer : « il est en effet de plus en plus clair aujourd’hui qu’on cherche à constituer un glacis allant de la plaine de la Ruzizi au Sud-Kivu aux frontières sud du Soudan en passant par les forets du Maniema, le Nord-Kivu, les terres de Bunia, Watsa, Isiro, dans le haut-Zaire. »[38]  Il prêtait ces intentions à la rébellion de l’AFDL, mais surtout au Rwanda. Son ministre de l’intérieur et vice-premier ministre, Gérard Kamanda wa Kamanda pouvait accréditer « l’idée de la création d’un empire hima » qui selon lui « cherche à prendre corps des bords du Kenya englobant l’Ouganda, le Burundi, le Rwanda  et une partie de la Kagera tanzanienne et du Zaire. Les Tutsi se retrouveraient là, et les Hutu seraient déversés dans les pays voisins.»[39]  

 La  thèse de la « balkanisation » du Congo (et sa variante d’ « empire Hima-Tutsi ») ne constitue donc pas une découverte de la part des enquêteurs de l’ONU, mais plutôt une répétition d’un rapport du renseignement militaire congolais et une tentative de cautionner par l’ONU une vieille obsession de certains milieux politiques. Et cette obsession s’est développée sur fond de propagande raciste anti-Tutsi et plus tard, sur fond de suspicion contre le FPR et contre le  Rwanda post-génocide. L’analyse géopolitique aujourd’hui dominante du conflit en RCD privilégie généralement la « géographie des ressources »[40], en pointant du doigt le Rwanda comme un grand « prédateur », et les rébellions congolaises comme de simples instruments d’une politique régionale hégémonique du Rwanda. Mais comme le fait remarquer un analyste de la région, « les ressources disponibles en RDC sont utilisées pour la guerre, mais elles ne sont pas la cause de la guerre. »[41] L’analyse géopolitique dominante du conflit en RDC privilégie également la souveraineté exclusive de l’Etat central au détriment des droits fondamentaux des communautés. Pourtant, il serait peut-être plus lucide de commencer à considérer     cette idéologie ethniste anti-Tutsi comme la cause profonde de l’instabilité en RDC et dans toute la région des Grands Lacs.

Le Rwanda, le Burundi et la RDC ont réalisé ces dernières années des avancées remarquables ou timides selon les domaines et selon chaque pays, en ce qui concerne la paix et la sécurité humaine dans leur acception la plus large, à savoir l’absence de conflit et les conditions de bien-être des citoyens. S’agissant de conflit cependant, la RDC est demeurée vulnérable à des rébellions récurrentes, et depuis avril dernier, le gouvernement est en guerre avec le M23 dans le Nord-Kivu à l’est du pays. Des initiatives diplomatiques ont été  entreprises pour tenter de mettre un terme à ce conflit, et à l’heure actuelle, les pourparlers entre les deux parties se poursuivent à Kampala sous les auspices de la CIRGL. La communauté internationale ne semble cependant pas jouer toujours un rôle positif dans ce processus. Les analyses ainsi que les politiques menées dans la région ne semblent pas promouvoir la paix et  la concorde à l’intérieur de la RDC, moins encore le rapprochement avec son voisin le Rwanda. Une analyse qui prendrait  également en compte la dimension de la haine contre le Tutsi et de la suspicion contre le Rwanda très marquée dans l’opinion congolaise ainsi que dans certains milieux internationaux pourrait contribuer pourtant à libérer la région d’une grave menace sécuritaire.


* La version abrégée de ce texte a été publiée par l’Institut Panos Paris dans un ouvrage collectif consacré au Rwanda, au Burundi et à la RDC.

[1] Johan Alberth & Henning Carlsson, Critical security Studies, Human Security and Peace. Linköping University, Spring 2009.

[2] Alioune Sall, « La Sécurité Humaine dans le droit international ». Disponible sur: http://unidir.org/pdf/articles/pdf-art1939.pdf. Consulté le 26/12/2012.

[3] Ibid.

[4] UNDP, Human Development Report. Oxford University Press, Oxford, 1994.

[6] Johan A. &Henning C, op. cit.

[7] Yan Xuetong. “Defining Peace: Peace vs Security”. Korean Journal of Defense Analysis, vol. 16, issue 1, 2004.

[8] Pour un historique plus détaillé de l’expression « Afrique des Grands Lacs », lire Privat Rutazibwa, « Contexte géopolitique de la région des grands lacs  et spécificité des provinces de l’est de la république démocratique du Congo (RDC). » Présentation faite à l’atelier de formation des parlementaires sur les menaces à la paix et le développement durable dans la région des Grands Lacs : cas des groupes armés illégaux. Organisateur : AMANI Forum / Rwanda Chapter. Lieu : Hôtel Gorillas/ Rubavu, 26-28 octobre 2012.

[9] Gallup, Global state of Mind, October 2012.

[10] PNUD, Rapport sur le Developpement Humain 2011, cité par Jambo News.net., 4 novembre 2011.

[11] Sites web: donnees.banqemondiale.org/pays/Rwanda; donnees.banqemondiale.org/pays/burundi ; donnees.banqemondiale.org/pays/CD ; consultes le 29/12/2012.

[12] National Institute of Statistics of Rwanda, The Third Integrated Household Living Conditions Survey (EICV3). Main Indicators Report. February, 2012. Pour une analyse plus détaillée de la réduction de la pauvreté prenant en compte les deux précédents rapports EICV –de 2000/2001 et 2005/2006, lire National Institute of Statistics of Rwanda,  The evolution of Poverty in Rwanda from 2000 to 2011 : Results from the Household surveys (EICV). February 2012.

[13] Site officiel de la CIRGL, consulté le 26/12/2012.

[14] Fidèle Musangu, “Réchauffement des rapports entre Kigali et Kinshasa: bientôt la réouverture des ambassades à Kinshasa et à Kigali”. Le Phare, 21 octobre 2003.

[15] Entretiens du Ministre rwandais des affaires étrangères Charles Murigande avec une délégation de journalistes congolais à Kigali en 2004.

[16] Jason K. Stearns, Laurent Nkunda and the National Congress for the Defence of the People (CNDP). Disponible sur www.ua.ac.be/objs/00210767.pdf. Consulté le 26/12/2012.  Citant des sources onusiennes à Kinshasa, Stearns parle de 200 à 400 soldats ; des officiels du CNDP à l’époque avaient estimé les victimes à environ 400 dans un entretien avec un journaliste de l’Agence Rwandaise d’Information.

[17] Ibid. voir aussi Henri Boshoff, Dealing with the fast-changing environment in the eastern DRC. African Security Review, 18.1. Institute for Security Studies.

[18] Vital Kamerhe, alors Président du Parlement, perdra son poste en raison de son populisme virulent par lequel il cherche à damer le pion au Président Kabila, -pourtant du même parti politique-, en lui aliénant l’opinion publique par des slogans anti-rwandais et en dénonçant son accord avec le Rwanda comme une trahison.

[19] « Kä Mana : nous pouvons encore sauver le Congo et le Rwanda », interview accordée au journaliste Freddy mulumba kabuayi, in Le Potentiel du 30/09/2009.

[20] Communiqué à en-tête du CNDP signé col. Vianney Kazarama, annonçant la création du M23. Voir annexes au rapport suivant: United Nations, Security Council, Interim Report (S/2012/348) of the Group of experts (GoE) on the Democratic Republic of the Congo, 21 June 2012.

[21] Rapport du GoE (S/2012/348) cité, paragraphes 64, 65, 66, 69.

[22] NANOJV, “Les 3 tweets qui donnent le signal de l’assaut contre le Rwanda suivis d’une stupéfiante anomalie oubliée. »  Publié sur le site d’information parisien NANOJV le 15 août 2012.

[23] Voir le blog: Le carnet de Colette Braeckman, 26 aout 2012.

[24] “UN Human Rights chief fears more rapes, killings in Congo by M23”. Disponible sur  http://www.unmultimedia.org/…/un-humanrights-chief-fears-more-rapes-k; consulté le 26/12/2012.

[25] La Tribune dans Le Monde s’intitule : « Au Kivu, on viole et on massacre dans le silence, l’ONU doit remplir son mandat en RDC. »

[26] Liberation, 10 décembre 2012.

[27] Compte-rendu de la rencontre de Rubavu du 08/04/2012. Annexe à la réaction du Gouvernement rwandais déjà citée, au rapport du GoE.

[28] Ibid.

[29] “Extract of President Kabila’s speech in Goma”, April 2012. Annexe 29 au rapport du GoE cité.

[30] Le memorandum avait été publié en encadré par la publication en ligne Kigali Today, du 25 juin 2012. Il est également repris comme annexe 25 au rapport du GoE.

[31] Tegera, Aloys, « Phénomène des groupes armés en RDC. » présentation faite dans un Séminaire des parlementaires régionaux d’Amani Forum. Rubavu, Gorillas Hotel, 28-30 novembre 2012.

[32]  Voir l’agence de presse Inner City Press spécialisée dans les investigations sur des dossiers onusiens, de même qu’une lettre ouverte au Secrétaire Général de l’ONU Ban Ki Moon sur le conflit à l’est de la RDC par vingt intellectuels africains (lire la lettre sur :scholarsoneasterncongo.worldpress.com).

[33] Steve Hege, “Understanding the FDLR in DR Congo: Key facts on the disarmament and repatriation of Rwandan rebels”. Peace Appeal Foundation, February 24, 2009.

[34] Steve Hege’s testimony to the US House of Representatives House Committee on Foreign Affairs, Subcommittee on Africa, Global Health, and Human Rights, on 11 December 2012.

[35] Voir extraits dans Rutazibwa Privat, Les Crises des Grands Lacs et la Question Tutsi. Réflexions sur l’Idéologie du Génocide dans la sous-région. Kigali, Editions du CRID, pp. 148-150.

[36] “Vive la nation zaïroise. A mort les usurpateurs de notre nationalité.” Tract lancé lors de l’ « opération Herbe », campagne de chasse aux étudiants Tutsi  à l’université de Kinshasa, Extraits repris dans Rutazibwa P., op. cit, p. 177-178.

[37] Conclusions du rapport Vangu Mambweni, dans Conflits de l’Est du Zaïre, publication du ministère zaïrois de l’Information et de la Presse ; présentée par Kabuya-Lumuna Sando, éd. Secco/Kinshasa, janvier 1997.

[38] Rutazibwa Privat, Les Crises des Grands Lacs et la Question Tutsi. Réflexions sur l’Idéologie du génocide dans la sous-région. Kigali, Editions du CRID, 1999. Pp 52-53.

[39] Gérard Kamanda wa Kamanda, interview au journal Africa International, n° 300, décembre 1996/janvier 1997.

[40] Aymeric Chauprade, un des ténors de l’école géopolitique française,  distingue trois aspects de la géographie dont on doit tenir compte dans toute analyse géopolitique d’une situation donnée :   la géographie physique, la géographie des identités ainsi que la géographie des ressources. Cette dernière  réfère à la présence ou non des richesses naturelles (« de l’eau au pétrole, en passant par l’or ou les diamants… »), dont les acteurs se disputent le contrôle. (Chauprade, Aymeric , Introduction à la géopolitique. Séance 1. Objectifs et méthodes. Novembre 2004.  Publié le 22/10/2008 par le blog geopoeconomique. Consulté le 8 octobre 2012).

[41] Tegera Aloys, présentation citée.

12 thoughts on “Paix et sécurité dans la région des Grands Lacs: le défi ignoré*

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