Génocide des Tutsi: Les enjeux du discours négationniste

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Il est presque un devoir pour tout homme qui se réclame de cette nature de ne pas être complice, ni par le silence ni par la négation, d’un si tragique événement qu’est le génocide des Tutsi. Nous voulons reprendre quelques exemples du discours de la négation pour en dégager les principaux enjeux.

Nous rédigeons ce texte en étant conscient de nos limites, mais peut-être ces limites seront-elles un avantage.

Ces derniers temps, on observe une floraison d’ouvrages écrits par des Rwandais qui prétendent avoir fui le régime actuel de Kigali. Leur démarche apparente est de montrer qu’il n’y a pas eu de génocide préparé, programmé mais seulement des massacres consécutifs à une guerre civile déclenchée par le FPR en octobre 1990. Selon les auteurs de ces ouvrages, les massacres ont eu lieu de part et d’autre donc ils sont équivalents dans l’horreur et s’annulent au niveau des responsabilités. Comme les négationnistes sont nombreux et soutenus financièrement par des lobby néo-colonialistes, ils sont nombreux à décrire leurs souffrances tandis que les morts du génocide des Tutsi sont oubliés.

Certains poussent même le bouchon très haut, qui parlent du courage héroïque de la population Hutu qui a protégé les Tutsi durant le génocide mais a dû subir les représailles sanglantes du FPR.

Dénégation mais aussi justification du comportement génocidaire des criminels. Les tenants du négationnisme au Rwanda partent d’un principe commun, qui affirme que dans un pays où s’affrontent des cultures diverses, les majoritaires ont toujours raison, les minoritaires toujours tort.

Nous présentons ici quelques exemples récents de ceux qui essayent de justifier par un sophisme à peine inavoué le génocide des Tutsi.

– Depuis le 28 janvier 2002, le TPIR (Tribunal pénal international pour le Rwanda), a vu défiler les tenants de la négation du génocide. Le premier de la série, Pascal Ndengejeho[1], avait été invité à Arusha comme témoin expert de la défense dans le procès de Semanza, ex-bourgmestre de la commune de Bicumbi accusé de génocide[2].

Il devait répondre à l’expert présenté par l’accusation, le sociologue français André Guichaoua. Selon M. Ndengejeho, tout remonte à la Révolution sociale de 1959. « De 1959 à 1990, le continuum est évident aux yeux de l’expert. D’ailleurs, dans les deux cas, ce sont les Tutsi qui ont commencé les tueries des Hutu »[3]. Il nia la responsabilité criminelle des extrémistes Hutu dans le génocide des Tutsi. Pour expliquer les massacres des Tutsi, il trouve une réponse toute simple : « ce sont les Tutsi eux-mêmes qui ont mis sur pied une organisation clandestine chargée de provoquer les troubles à l’intérieur du pays »[4]. Reprenant la thèse du Belge Marcel Gérin, le témoin soutient que les « Tutsi se sont suicidés en masse »[5]. Afin d’exonérer la machine criminelle, M. Pascal Ndengejeho n’hésita pas à fonder son argumentation sur l’irrationnel. Selon lui, ce sont les Tutsi qui ont créé les milices interahamwe, les organisations secrètes, tels que le « Réseau zéro », le « Network », l’ « Akazu », les médias tels que RTLM et Kangura et établi les listes des Tutsi à assassiner. Il conclut en niant la planification du génocide. « Le génocide fut une réaction spontanée de légitime défense de la population »[6].

– Le 11 février 2002, le père blanc Serge Desouter[7] était venu à Arusha renchérir sur les propos de Pascal Ndengejeho. Il avait été cité comme expert dans le procès du pasteur adventiste Elizaphan Ntakirutimana[8], coaccusé de génocide avec son fils. Il n’hésita pas à jouer de l’argumentaire macabre basé sur la banalisation du génocide. Selon lui, tout s’explique par la guerre de 1990 : «on a introduit d’une façon extrême l’élément ethnie dans la politique et les armes, et ces éléments ont été néfastes pour le Rwanda »[9], dit-il. Comment peut-il expliquer les massacres des Tutsi en 1973 ? Y avait-il une attaque venue de l’extérieur? L’intention du père Desouter est de justifier le crime des génocidaires, l’extermination de plus d’un million de Tutsi, dont un très grand nombre de femmes et d’enfants. Des femmes Tutsi qui ont été éventrées ou violées, des nourrissons et des bébés écrasés contre les murs, toutes ces victimes doivent être oubliées, selon Desouter. Quoi qu’il en soit, on ne peut justifier aussi simplement un génocide planifié de populations sans défense, fussent-elles Tutsi.

– Le 5 février 2002, M. Faustin Twagiramungu [10] a fait sa déposition devant le Tribunal pénal international en montrant que le génocide des Tutsi n’avait pas été planifié. Il avait été cité lui aussi comme témoin de la défense dans le procès du pasteur Elizaphan Ntakirutinka. D’après M. Twagiramungu, le service de renseignements qui se trouvait dans le département contrôlé par les membres du MDR (Mouvement démocratique républicain) n’a pas signalé de plan d’un génocide contre les Tutsi. Pour lui, il n’y a pas eu de génocide contre les Tutsi. Il explique : « Les gens qui ont été tués n’avaient pas de couleur. Ils étaient des Rwandais noirs. L’intention n’était pas de tuer des Tutsis, mais des Rwandais appartenant à l’opposition : Hutus et Tutsis. Les gens ne se sont pas assis pour établir un plan d’urgence, des phases d’un plan directeur en vue de tuer les Tutsis. Le génocide au Rwanda ne signifie nullement que ce sont les Tutsis qui ont été tués. C’est ici que nous souffrons le plus et que nous continuons de souffrir […] Lorsque le génocide signifie que seuls les Tutsis ont été tués, je ne peux pas l’accepter »[11].

Et pourtant, il affirme lui-même qu’il était en contact avec les gens du MRND [le parti de l’ancien président Juvénal Habyarimana] qui lui informaient sur tout ce qui se passait dans le pays avant 1994. Bien plus, il reconnaît qu’ayant été désigné pour diriger le gouvernement qui devait émaner des accords de paix d’Arusha, il avait un bureau situé tout près de celui du chef de l’État, et avait accès à toutes les informations en rapport avec les affaires de l’État.

Selon lui, les Tutsi n’ont jamais été visés comme cible des extrémistes Hutu : « Lorsque les miliciens chantaient « Nous allons les exterminer ! », Ils parlaient des gens de l’opposition. Ils n’ont jamais chanté qu’ils allaient exterminer les Tutsi uniquement. La radio RTLM menaçait plus l’opposition que les Tutsi »[12].

De façon explicite, il nie le génocide des Tutsi : « Je n’accepterai jamais de dire qu’il y a eu planification d’exterminer uniquement les Tutsi. On ne pourra jamais valider le génocide des Tutsi sans y inclure mes frères. … Qu’on me parle de génocide rwandais, pas de génocide Tutsi. Y a-t-il donc eu planification générale de tuer les Tutsi et les Hutu ? Bien sûr »[13].

De la même façon,, il nie l’existence des listes : « Je défie quiconque de venir avec une liste de cette planification. Tous ceux qui sont morts n’étaient pas sur cette liste »[14].

Il explique ce qu’il entend par planification : « Je comprends planification dans un sens scientifique. Des gens ont un objectif dans le temps : dans deux ans nous allons tuer les Tutsi, les moyens que nous allons utiliser sont les suivants, les phases se suivront de cette manière et les exécutants sont ceux-ci »[15].  Il se fait alors une idée du génocide :  « Ce que j’avais en tête est que le génocide est une tuerie de masse. Mais le génocide au Rwanda n’a pas signifié tuer les Tutsi seulement »[16].

Se servant d’une paranoïaque démonstration, Twagiramungu montre qu’il convient de parler de préparation et non de planification du génocide des Tutsi : « ce que je conteste, c’est que le massacre des Tutsi seulement aurait été planifié. J’ai (aussi) toujours fait une différence entre préparation et planification. (…) Le génocide rwandais n’est pas assimilable au génocide des juifs, prémédité longtemps à l’avance »[17].

Le témoignage de Twagiramungu prit la forme d’un délire lorsqu’il s’attaqua au bilan officiel des victimes du génocide. Selon lui, il y a une propension à exagérer le nombre de Tutsi tués en 1994. Il cite l’exemple de la paroisse de Mibilizi.  Il a montré que moins de deux mille corps ont été inhumés à la paroisse de Mibilizi, en préfecture Cyangugu, malgré le bilan annoncé antérieurement faisant état de plus de deux mille victimes dans la région. Selon Twagiramungu, il est inconcevable d’imaginer que quarante mille personnes (victimes) puissent être contenues dans les salles de classe d’une école primaire[18].

Une longue durée de planification du génocide

Est-il nécessaire de faire le bilan de toutes les victimes du génocide ?  Devant l’évidence des faits cela ne s’impose pas.  On ne diminue pas le crime des génocidaires à cause de l’inexactitude du nombre des victimes.

Mais aujourd’hui devant la campagne des négateurs le bilan du génocide des Tutsi devient une nécessité. Il y a aussi une nécessité historique afin que le génocide ne soit pas évalué à partir de la seule subjectivité, mais à la lumière des témoignages, des sites d’extermination et les autres lieux d’assassinats collectifs. S’il est difficile d’étudier en détails tous les sites, il faut identifier quelques sites les plus affectés qui gardent encore les traces de la mort. Le recensement des victimes de génocide permettra de reconstruire les faits, de connaître les familles, les noms et le nombre des victimes. Le génocide des Tutsi ne peut être nié que s’il est anonyme. Chaque victime avait un nom, il faut le lui rendre. La vérité sur ce qui s’est passé en 1994, on l’atteint par la mémoire vivante, de plus en plus en voie d’extinction des témoins.

Le schématisme du discours de la négation se construit autour du refus de la planification du génocide des Tutsi. Reconnaître celle-ci serait, selon eux, admettre le génocide des Tutsi. Ils s’évertuent alors à montrer que les Tutsi sont la cause de leurs malheurs. Pour eux, le génocide des Tutsi peut se comprendre, car, en attaquant le Rwanda en 1990, ils ont provoqué la fureur de la population Hutu. Ils concluent en montrant que les Tutsi se sont massacrés eux-mêmes. Selon les mêmes négationnistes, les Tutsi sont donc doublement coupables. On les accuse d’avoir provoqué la guerre et d’avoir perpétré des atrocités contre les Hutu.

Quoi qu’il en soit, il est clair que l’idéologie génocidaire s’origine dans les événements de 1959. Le génocide est le dernier acte d’une tragédie dont les lois se mettent en place dès la fin des années 1950. Le recouvrement de l’indépendance du Rwanda s’est fait au détriment de l’unité de la nation rwandaise.

Nul n’a prophétisé avec précision l’extermination des Tutsi comme le parti MDR Parmehutu. Une idéologie anti-Tutsi est née vers les années cinquante. Elle n’est pas le résultat d’une haine ancienne entre les Tutsi et les Hutu, mais d’une construction idéologique. Le parti MDR Parmehutu fondé par Kayibanda définissait les Tutsi et les Hutu comme deux races opposées.

On touche ici la question qui est au cœur du génocide. Comprendre l’idéologie génocidaire dans sa genèse et dans son développement, c’est d’abord restituer le cheminement de l’idéologie génocidaire jusqu’au moment où elle est passée à l’acte en avril 1994.

Le passage à l’acte a combiné un long temps, un temps moyen  et un temps immédiat. Le temps long a préparé le temps moyen et le temps court.

1.      Une longue durée de préparation du génocide commence avec les événements sanglants de 1959. Dans les années cinquante, la campagne de haine anti-Tutsi déclenchée par le discours idéologique du MDR Parmehutu finit par dresser les Hutu contre les Tutsi. Le parti MDR Parmehutu décrivait le Tutsi comme « l’ennemi réputé haineux et revanchard ». Dans les années 1959, des « intellectuels » désarticulent le corps social divisé en races-ethnies-classes-clans qui deviennent des distinctions identitaires.

Des « propagandistes » s’activent. L’identification des Tutsi devient nécessaire pour désigner l’adversaire/ennemi qui s’oppose au progrès, à l’émancipation, à la liberté du nouvel homme rwandais. L’idéologie de haine contre les Tutsi était enseignée et entretenue par les propagandistes du parti MDR Parmehutu. Le résultat fut immédiat. Les maisons des Tutsi furent incendiées par les Hutu. La chasse aux Tutsi se poursuivit par les massacres de masse. Des milliers de Tutsi partirent à l’exil vers les pays limitrophes. Ceux qui restèrent au Rwanda furent regroupés dans des centres, notamment à Nyamata dans le Bugesera. Les tueurs agissaient méthodiquement. Les bandes d’incendiaires Hutu étaient supervisées par les propagandistes du MDR Parmehutu. Des « milices politiques » chassent, pourchassent, parquent ou forcent à l’exil les milliers de Tutsi.

La République instaurée, que faire des Tutsi de l’intérieur dont les compétences sont indispensables à la mise en place d’un état souverain ? Ils devront être perçus comme un mal nécessaire, des « mercenaires », les immigrés de l’intérieur cantonnés dans des tâches spécifiques (cadres inférieurs, enseignement, santé, commerce).

Les acteurs de ces événements étaient des leaders du MDR Parmehutu, l’administration coloniale et une partie du clergé catholique européen[19].

Entre 1963 et 1964, les incursions de groupes de Tutsi en provenance de l’extérieur fournirent l’occasion au gouvernement de Kayibanda d’accroître la haine anti-Tutsi. Il y eut des arrestations systématiques des Tutsi. Ils furent entassés dans des prisons. Des exactions sommaires sur les Tutsi auront lieu à Cyangugu, Ruhengeri et à Kijote en préfecture de Gisenyi et à Kibungo. Tous les Tutsi étaient considérés comme des suspects et complices des assaillants. Dans la préfecture de Gikongoro, du 24 au 28 décembre 1963, le préfet Nkeramugaba, les bourgmestres et les commissaires du MDR excitèrent la population Hutu qui massacra entre 8 mille et14 mille Tutsi. Selon un témoin, « dans la plupart des cas des femmes et les enfants ont été également assommés à coups de massue ou percés de lances. Les victimes sont le plus souvent jetées dans la rivière après avoir été déshabillées »[20].

Au sujet de l’organisation des massacres, le même témoin écrivit : « Le fait qu’une extermination systématique n’a été appliquée que dans cette préfecture prouve que ces massacres ont été organisés, il y a lieu de craindre qu’il en soit de même pour d’autres préfectures et qu’un bilan de nettoyage soit établi »[21].

Kayibanda se défendait du génocide des Tutsi, mais ne s’empêchait pas de l’annoncer : « A supposer par impossible que vous (réfugiés Tutsi) veniez à prendre Kigali d’assaut, comment mesurez-vous le chaos dont vous seriez les premières victimes ? Je n’insiste pas : vous le devinez, sinon vous n’agiriez pas en séides et en désespérés ! Vous le dites entre vous : « ce serait la fin totale et précipitée de la race Tutsi »[22].

Le caractère systématique et rigoureux des massacres montre qu’il s’agit d’une planification d’élimination des Tutsi. A la même époque, le bulletin des Informations catholiques internationales écrivait : « le génocide du Rwanda est le plus horrible depuis l’extermination des Juifs par les Nazis »[23].

2. Le temps moyen est celui qui va de février 1972, période des derniers massacres organisés par le gouvernement de Kayibanda, jusqu’aux massacres d’octobre 1990.

En 1973, la dérive autoritaire du MDR Parmehutu avait fini par créer un régime de terreur contre les Tutsi. Les propagandistes Hutu mirent sur pieds une structure chargée de renvoyer les Tutsi des écoles et de la fonction publique. Plusieurs milliers de Tutsi furent arrêtés et amassés dans des commissariats de police. Dans les environs de Kigali, des Tutsi furent tués dans des camps d’extermination installés dans le Bugesera. Des meetings étaient organisés et des listes circulaient clandestinement. Les barrages étaient érigés, il fallait avoir un laissez-passer pour quitter sa commune.

La politique de la deuxième République s’inscrit dans la ligne du MDR Parmehutu. Le concept d’équilibre ethnique, érigé lors du dixième congrès du MDR Parmehutu, limitant le nombre de Tutsi dans les écoles et la fonction publique fut suivi de manière raffinée sous la deuxième République[24]. Le Tutsi n’est plus recherché pour être tué, mais il porte la marque de l’exclusion. Il est l’incarnation de l’inyenzi, et chaque occasion est bonne pour le lui rappeler. Il est le reflet du Tutsi de l’extérieur. Le régime met en place des réseaux de pouvoir. Un régime fort doublé de la prise en otage des Tutsi de l’intérieur reléguera la question des réfugiés aux oubliettes.

L’attaque de 1990 rappelle que le problème de la cohabitation se pose envers et contre tout. A la suite d’un partage inégal, les réfugiés viennent réclamer leur dû. Aux concepteurs du génocide de les présenter comme des étrangers, des intrus qui voudraient spolier les Rwandais bien nés de droits et de biens légitimement acquis. L’habileté diabolique du régime en place est de s’adresser à chaque Hutu qui devra se sentir menacé et organiser une défense civile, patriotique et même familiale,…puis la politique de la terre brûlée, l’apocalypse.

Lorsqu’en 1990 éclate la guerre, le masque de l’ex-dictateur Juvénal Habyarimana tombe. Le chantre de l’unité des rwandais devient le bourreau des Tutsi. Le 7 décembre 1990, au cours d’un discours prononcé à Gabiro devant les troupes, l’ex-président Juvénal Habyarimana promit de venger les soldats rwandais qui avaient été tués durant les premiers jours de l’attaque[25]. Ce discours, renforcé par l’intoxication des journalistes incita les Hutu à massacrer les Tutsi dans le nord-ouest du Rwanda.

Les massacres des Bagogwe et d’autres Tutsi seront systématiques. Dans le nord-ouest du pays, surtout dans la commune de Kibilira, « les agresseurs ont procédé de façon plus ou moins systématique, brûlant les maisons des Tutsi l’une après l’autre, laissant les maisons des Hutu intactes. (…) Ils ont aussi massacré systématiquement »[26].

« Le nombre des victimes a parfois atteint des proportions tragiques, comme par exemple à Kibilira, où au moins 348 personnes auraient été exterminées en 48 heures peu de temps après le déclenchement de la guerre en octobre »[27].

Dans plusieurs communes de Ruhengeri et Gisenyi, les Tutsi connurent une répression sanglante de la part des autorités locales. Des policiers communaux, les gendarmes, les gardes forestiers sont allés de maison en maison massacrer les Tutsi. La responsabilité du chef de l’État et de son entourage était pleinement engagée. « La réunion qui a préparé les massacres des Bagogwe était présidée par Juvénal Habyarimana lui-même, son épouse étant aussi présente, ainsi que le colonel Sagatwa et son épouse et un sorcier amené par Sagatwa. C’est le ministre Joseph Nzirorera qui était chargé d’apporter l’argent nécessaire au préfet (de Ruhengeri) Nzabagerageza »[28].

« La population Hutu, sous l’instigation de l’armée et de certaines autorités locales, s’en est prise à la communauté des Bagogwe. (…) Les persécutions ont consisté en pillage de maisons, en assassinats, en emprisonnements également. Les assassinats ont rapidement pris une ampleur telle qu’on a pu parlé des massacres, voire de génocide »[29].

« Il ressort très clairement des cas de violences intercommunautaires portés à l’attention du Rapporteur spécial que les victimes des attaques, des Tutsi dans l’écrasante majorité des cas, ont été désignées comme cible uniquement à cause de leur appartenance ethnique, et pour aucune autre raison objective»[30]. Selon le rapporteur spécial, les massacres constituaient un génocide aux termes de la Convention de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide[31].

En mars 1992, dans la région de Bugesera, des Hutu ont attaqué les Tutsi. Ils ont systématiquement brûlé les maisons, pillé les biens et tué le bétail. Plus de 15 mille Tutsi ont fui leurs domiciles. Ces troubles faisaient suite à un communiqué de radio Rwanda diffusé à cinq reprises annonçant la découverte d’un complot des Tutsi du Rwanda pour tuer les Hutu importants. Les autorités locales incitaient les Hutu à tuer les Tutsi. La chasse aux Tutsi était dirigée à partir de Kigali. Un témoin militaire dit que « l’État-major de l’armée rwandaises avait donné l’ordre au commandant du secteur de Gako, de mettre une compagnie (…) à la disposition de l’opération pour tuer les Tutsi »[32].

La Commission estime que quoi qu’il en soit des qualifications juridiques, la réalité est tragiquement identique : de nombreux Tutsi, pour la seule raison qu’ils appartenaient à ce groupe, sont morts, disparus ou gravement blessés et mutilés ; ont été privés de leurs biens ; ont dû fuir leur lieu de vie et sont contraints de se cacher : les survivants vivent dans la terreur[33].

3. Le temps court, c’est le temps de l’apocalypse de la solution finale. L’apocalypse annoncée était une précision de l’immédiat. Elle définissait l’ensemble des conditions, y compris les conditions temporelles de l’extermination des Tutsi.

En octobre 1990, le colonel Célestin Rwagafirita, chef d’État-major adjoint de la gendarmerie disait qu’ «ils (Tutsi) sont très peu nombreux, nous allons les liquider »[34].

Selon le colonel Bagosora, le temps de la concrétisation de la prophétie de Kayibanda était proche. Il déclarait que Kayibanda avait prévenu que de nouvelles attaques, lancées par les Tutsi depuis l’étranger, entraîneraient « la fin totale et précipitée de la race Tutsi »[35].

Le quatre avril 1994, Bagosora annonçait aux gens que « la seule solution plausible pour le Rwanda serait l’extermination des Tutsi »[36].

Le premier décembre 1993, une organisation rwandaise de défense de droits de l’homme (ARDHO), dans son rapport avertissait que les agresseurs déclaraient que « cette population (Tutsi) était complice des Inkotanyi, (…) et que son extinction était une bonne affaire »[37].

Les régions visées par ces agressions étaient des régions dites à « forte concentration de l’ethnie Tutsi ».

C’est le temps des médias du génocide. Les médias du génocide sont un élément constitutif du génocide des Tutsi. Ils ont agi, avant, pendant et après le génocide[38]. Les Tutsi y sont décrits comme des ennemis à exterminer.

Entre avril et juillet 1994, les massacres furent orientés sur une base ethnique. Le matin du sept avril, Bagosora invitait les commandants des unités d’élite à procéder de manière systématique , d’une extrémité de la ville à une autre, en éliminant tous les Tutsi. La cible était concentrée sur les Tutsi. L’ordre donné était clair : « il y a un seul ennemi, c’est le Tutsi ».

En conclusion

La négation du génocide apparaît comme la dernière étape du processus car il voudrait sceller l’avenir : il empêcherait toute réconciliation future en figeant les positions des uns et des autres dans une longue guerre de tranchées…Nier le vécu de l’autre, ce n’est pas le regarder vivre.

Mais, ce n’est pas le discours de la négation qui va convaincre l’opinion publique que le génocide a eu lieu ou n’a pas eu lieu. Certains génocidaires ont déjà avoué leur participation à la planification du génocide des Tutsi. Jean Kambanda[39], ancien premier ministre du gouvernement intérimaire en exercice durant le génocide a reconnu, en 1998, l’existence de la machine d’extermination et le génocide des Tutsi. Un ancien animateur de la Radio-Télévision des Mille collines en plein génocide, Georges Raggiu[40], italo-belge a reconnu le 15 mai 2000, que la RTLM a incité à la haine et au massacre des Tutsi. Omar Serushago, ancien chef de la milice Interahamwe de Gisenyi a reconnu avoir agi selon un plan d’extermination des Tutsi mis sur pieds par les autorités militaires et civiles[41].

Durant le génocide, les victimes étaient tuées parce qu’elles étaient identifiées comme Tutsi.

La construction d’une idéologie négationniste est une tentative de dissimulation du crime qui vise non seulement à nier mais surtout à déformer l’histoire du pays. Et la destruction de l’histoire, selon les tenants de la dénégation aura pour conséquence la destruction des preuves du génocide des Tutsi.

Les négationnistes mus par des intérêts divers peuvent se livrer à ce genre d’exercice pervers et il faut les identifier comme tels. Mais on peut espérer que ce n’est ni le jeu littéraire, ni les élucubrations négationnistes qui vont détruire la mémoire du génocide des Tutsi.

En quoi le discours de la négation peut-il être intéressant ? Il ne l’est pas sur le fond, puisqu’il s’agit d’un discours théorique sur le mensonge et non d’une analyse des faits. Le discours négationniste, si provocateur qu’il soit joue le rôle de « challenger ». Une recherche approfondie permettra de comprendre le génocide des Tutsi dans sa genèse et dans son développement. Il s’agit de restituer le présent du crime, c’est-à-dire le cheminement de l’idéologie extrémiste jusqu’au moment où elle est passée à l’acte.

Les négationnistes prolongent la tentative de dissimulation du crime de génocide. Cette tentative idéologique va de pair avec la destruction matérielle des preuves du génocide des Tutsi. Certains n’hésitent pas à déterrer et à brûler les ossements des victimes du génocide.

L’enjeu du discours de la négation est l’oubli du génocide et l’absolution des criminels. L’humanité ne peut absoudre ces crimes. Les négationnistes, eux,  le font.

D’où l’impérieuse nécessité de travail de mémoire et l’indomptable espoir que les fils seront plus sages que leurs pères dans la recherche de la vérité historique. Le travail de mémoire n’est pas limité dans le temps. Il dure aussi longtemps que dure la mémoire. Ce travail concerne aussi bien les victimes que les bourreaux. Ce travail exige tolérance, impartialité mais aussi solidarité avec les autres hommes. L’identité du peuple rwandais surgira de la mémoire de ce qui s’est passé d’heureux ou de triste dans son histoire.


[1] Monsieur Pascal Ndengejeho, Professeur de psychologie, et ancien ministre du parti MDR de 1992-1993, intervenait dans le procès de Laurent Semanza, ancien Bourgmestre de Bicumbi et accusé de génocide. Il était venu des USA où il réside pour contredire le rapport d’un expert d’accusation, le Professeur français, André Guichaoua.

[2] Laurent Semanza, ex-maire de Bicumbi, vient d’être condamné à vingt-cinq ans de prison. Il a été déclaré coupable, le 15 mai 2003 de complicité de génocide et de crimes contre l’humanité (viol, torture, assassinats, extermination).

[3] Thierry Cruvellier, « Le discours de la négation », Diplomatie judiciaire, Arusha, 31 janvier 2002.

[4] Ibid.,

[5] Le belge en question résidait à l’est du Rwanda en 1994.

[6] Thierry Cruvellier, « Le discours de la négation », Diplomatie judiciaire, Arusha, 31 janvier 2002.

[7] Le père Desouter, membre de la société des pères blancs, il a été notamment président du comité des instituts missionnaires belges et délégué de l’Association internationale pour le développement rural (AIDR), une ONG belge qui s’est occupée des programmes d’adduction d’eau potable au Rwanda.

[8] Le pasteur Elizaphan Ntakirutimana, âgé de 78 ans et son fils Gérard Ntakirutimana, 45 ans reconnus coupables de génocide et de crimes contre l’humanité, ont été condamnés mercredi le 19 février 2003 par le Tribunal pénal international pour le Rwanda, à 10 et 25 ans de prison pour leur participation au génocide qui s’est déroulé à l’Église de Mugonero et dans le complexe hospitalier de la préfecture de Kibuye en 1994.

[9] Un prêtre belge défend l’église dans le procès du pasteur, Hirondelle News Agency, Lausanne, 12 février 2002.

[10] M. Faustin Twagiramungu était président du Mouvement démocratique républicain, le parti à qui revenait le poste de Premier ministre dans le système mis en place en mars 1993. Usant de ses pouvoirs de président du MDR, il se désigna lui-même, le 20 juillet 1993 comme candidat du MDR au poste de premier ministre du gouvernement de transition à base élargie, prévu par les accords d’Arusha. 

[11] Le génocide des Tutsi n’a pas été planifié, selon l’ex-premier ministre Twagiramungu, Hirondelle News Agency (Lausanne), 5 février 2002.

[12]T hierry Cruvellier « Il y a eu préparation psychologique et culture d’impunité », diplomatie judiciaire et reportage sur la Justice pénale internationale, 6 février 2002.

[13] Ibid.

[14] Ibid.

[15] Ibid.

[16] Thierry Cruvellier, Une lutte pour le pouvoir », diplomatie judiciaire, 8 février 2002.

[17] Ibid.

[18] L’ancien premier ministre demande l’ouverture d’une enquête sur le bilan du génocide, Hirondelle, 7 février 2002.

[19] Cf. Rapport de la Commission d’enquête belge sur les événements de 1959- janvier 1960, cité dans A. d’Arian, Le génocide des Batutsi au Rwanda (1959-1960 et 1963-1964), Bruxelles 1985.

[20] L’extermination des Tutsi, extraits de la lettre de M. Vuillemin adressée au journal le Monde, 4 février 1964.

[21] Ibid.

[22] Extrait de l’adresse du Président Kayibanda aux Rwandais émigrés ou réfugiés à l’étranger », 11 mars 1964, cité dans Servilien Sebasoni, Les origines du Rwanda, L’Harmattan, 2000, 147.

[23] Informations catholiques internationales, cité dans Josias Semujanga, Récits fondateurs du drame rwandais, l’Harmattan, 1998, 179.

[24] Selon le régime de Habyarimana, les Tutsi représenteraient 10% de la population, les Hutu 89%, et les Twa 1%. Le principe d’équilibre ethnique est formulé suivant « la mesure de l’indice de disparité du poids relatif de chaque ethnie dans tous les secteurs de la vie nationale ».

[25] Cf.Imvaho N° 873, 17-23 décembre 1990, « Abaguye ku rugamba tuzabahorera ».

[26] Rapport de la Commission internationale d’enquête sur les violations des droits de l’Homme au Rwanda depuis le premier octobre 1990, FIDH, Africa Watch…, mars 1993, 19.

[27] Rapport présenté par M. B. W. Ndiaye, rapporteur spécial, sur la mission qu’il a effectuée au Rwanda, du 8 au 17 avril 1993, 10.

[28] Ibid., 38.

[29] Rapport de deux missions effectuées par Éric Gillet et André Jadoul, avocats au barreau de Bruxelles, au Rwanda du 9 au 17 janvier et du 2 au 5 février 1992 (extraits).

[30] Ibid., 23.

[31] Ibid., 23-24.

[32] Rapport de la Commission internationale, 47.

[33] Ibid., 50.

[34] Assemblée Nationale, Mission d’information commune, Enquête, Tome I, Rapport, 276.

[35] Cité dans Human Rights Watch, Aucun témoin ne doit survivre, Karthala, 128.

[36] Sénat, Rapport du groupe Ad Hoc, 79. Cité dans Aucun témoin ne doit survivre, 200.

[37] Sénat, Rapport du groupe Ad Hoc, 70, cité dans Aucun témoin ne doit survivre, 173.

[38] Cf. Jean-Pierre Chrétien, Rwanda. Les médias du génocide, Karthala 1995.

[39] Il a été condamné parle Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) à la prison à perpétuité.

[40] Il a été condamné par le TPIR à 12 ans de prison.

[41] Il a été condamné par TPIR à 15 ans de prison. Il s’est engagé à témoigner à charge dans le procès des Médias.

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