Travailleurs et étudiants congolais se sentent chez eux au Rwanda

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Par Déo Namujimbo

Fuyant la misère, la corruption généralisée et le manque de travail en République démocratique du Congo, des milliers de Congolais se sont installés dans les pays voisins, notamment au Rwanda. Étudiants, travailleurs manuels et intellectuels, commerçants et «hommes à tout faire», le pays des Mille collines devient ainsi petit à petit leur nouvel eldorado.

Comme tous les jours, l’atelier de menuiserie d’Abel Mufungizi ne désemplit pas. Les clients se marchent pratiquement sur les pieds, s’invectivant bruyamment tout en riant parfois aux éclats dans un climat plutôt bon enfant. La plupart sont des Rwandais, ce qui est normal, l’atelier se situant à Nyamirambo, l’un des quartiers les plus populaires de Kigali, la capitale du Rwanda.

Population abandonnée, travailleurs exilés

Le Congolais Abel Mufungizi, surnommé «le roi des meubles», explique sa notoriété tout en ponçant une énième fois un ravissant buffet : «Mes clients trouvent que nous autres Congolais excellons plus dans les métiers manuels que nos confrères rwandais, mettons plus de cœur à l’ouvrage et surtout respectons les délais convenus». Et d’ajouter que depuis plus de vingt ans qu’il s’est installé à Kigali, jamais il n’a manqué de commandes ni connu de problème pour avoir manqué à ses engagements. Ce que soutient son jeune frère Louis-Paul, depuis treize ans garagiste à Butare, dans le centre du pays : «Quand les Rwandais ou même les Blancs nous passent une commande, ils savent qu’ils peuvent compter sur nous, que le travail sera bien fait et que nous ne leur ferons payer que le juste prix».

De fait, la grande majorité des travailleurs manuels des grandes villes rwandaises sont des Congolais. De Kigali à Cyangugu et de Ruhengeri à Kibuye, la plupart des garagistes, artisans, électriciens, menuisiers ou encore plombiers et couturiers ont traversé le lac Kivu ou la rivière Ruzizi pour s’installer définitivement ou pour un temps limité au Pays des mille collines. «Ici au moins nous sommes payés pour notre travail, se confie Alexandre, un jeune étudiant devenu coiffeur à Kamembe. Chez nous au Congo, non seulement les autorités ne s’intéressent nullement à l’avenir de la jeunesse, mais en plus même les agents de l’État ne sont pas payés, d’où le dicton qui dit que tous les fonctionnaires congolais souffrent du sida, le ‘Salaire impayé depuis des années‘».

Le Rwanda, un modèle de développement en Afrique

Loin de le contredire, l’infirmier Chrysostome appuie : «Comment peut-on continuer à exercer mon métier dans mon pays où les soins aux malades sont monnayés à la tête du client, les médicaments de l’hôpital vendus au marché, en assistant à la fatale agonie de malades qu’on aurait pu sauver et qui meurent sous nos yeux aussi longtemps que leurs familles n’auront pas glissé un billet au médecin ?». C’est pour ces différentes raisons qu’il s’est installé au Rwanda depuis 1999, d’abord dans les camps de réfugiés rwandais rentrant au pays après le génocide de 1994, puis à son propre compte, après avoir créé un dispensaire privé au quartier Kimisagara de Kigali.

Ancienne colonie belge comme ses voisins le Burundi et la République démocratique du Congo, le Rwanda a adopté l’anglais comme langue de l’enseignement et de l’administration, il y a une dizaine d’années. Dirigé de main de fer depuis 1994 par le général Paul Kagame, sa politique économique fait du pays un modèle de développement en Afrique et dans le tiers-monde en général, selon les appréciations des institutions de Bretton Woods que sont le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale. Ce qui explique en partie que les jeunes Rwandais se tournent plus vers les hautes études que les métiers manuels, les moins instruits se dirigeant naturellement vers l’armée et les domaines de la sécurité nationale, l’autre cheval de bataille du gouvernement de Kigali. «Les autres domaines se trouvant ainsi délaissés, explique un prêtre expatrié sous couvert de l’anonymat, les Congolais se sont rués en masse sur cette manne qu’ils ne peuvent pas pour le moment trouver dans leur pays».

Un pied dans chaque pays

Plus loin à Gisenyi, ville frontalière de celle congolaise de Goma au pied du volcan Nyiragongo, la plupart des enseignants sont Congolais. L’un d’eux, Pierrot Muhindo, professeur de mathématiques, chimie et physique dans une école technique, soutient que son salaire lui permet d’entretenir le petit commerce de sa femme qui, comme plusieurs centaines d’autres habitantes de Goma, fait quotidiennement le commerce de vivres entre les deux pays. «Mon épouse traverse chaque matin la frontière pour venir vendre des chaussures, de la vaisselle et de la friperie au Rwanda. Le soir elle rentre à Goma avec des légumes, des fruits et de la viande que nos deux filles revendront le matin sur le marché».

Il n’y a pas que les travailleurs et les commerçants qui travaillent ou vivent au Rwanda. De plus en plus de jeunes et d’hommes d’affaires ont pris l’habitude de s’installer plus ou moins durablement dans ce pays récemment devenu membre du Commonwealth pour y apprendre la langue anglaise. «Depuis que mon père a appris l’anglais, assure Jean-Népomucène, 24 ans, il a plus de facilités lors de ses voyages d’affaires au Nigeria, en Thaïlande ou à Dubaï. C’est lui qui m’a incité à venir pour un temps au Rwanda apprendre l’anglais avant d’aller poursuivre mes études en Australie ou en Afrique du Sud».

Les métiers de l’art et du spectacle ne sont pas délaissés si l’on considère les nombreux bars et boîtes de nuit où évoluent des musiciens congolais au son de la tonitruante musique congolaise tant appréciée outre-Ruzizi. Ou encore les églises de réveil dirigées par des pasteurs congolais qui foisonnent dans les innombrables villages et collines du pays. N’empêche que d’autres jeunes Congolais ne sont pas au Rwanda pour ce qu’on appelle «la bonne cause», à l’instar de nombreuses prostituées venues vendre leurs charmes aux blancs expatriés et autres jeunes gens venus s’y installer «dans l’espoir de séduire l’une des innombrables veuves riches du génocide» comme affirment les mauvaises langues.

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