Rwanda 1994: Le génocide des voisins

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D’avril à juillet 1994, environ 1 million de personnes ont été exterminées au Rwanda. Le génocide des Tutsi, le dernier du XXe siècle, a été soigneusement planifié par l’État, qui a mobilisé toutes ses forces administratives, militaires et, plus troublant, une partie de la population civile hutu. Le voisin proche est devenu un tueur.

Contrairement aux clichés confortables dépeignant l’événement sous les traits d’une guerre interethnique « familière » au continent africain, les massacres du printemps 1994 sur les collines rwandaises ont répondu à un projet politique, lui-même nourri par une idéologie raciste et mu par une utopie exterminatrice dont témoigne la radicalité de sa mise en oeuvre. La disparition programmée des Tutsi du Rwanda a bien correspondu à une logique génocidaire : en moins de trois mois, d’avril à juillet 1994, environ 1 million de personnes furent exterminées, soit les trois quarts de la population tutsi.

ÉRADIQUER LES ENNEMIS

Le 1er octobre 1990, le Front patriotique rwandais (FPR), mouvement politique et militaire fondé quelques années plus tôt par les descendants d’exilés tutsi des années 1960, contraints de gagner les pays voisins après plusieurs périodes de massacres et de discriminations (cf. Jean-Pierre Chrétien, p. 42), lance depuis l’Ouganda sa première offensive sur le Rwanda. Celle-ci est rapidement jugulée par les Forces armées rwandaises (FAR) soutenues par des troupes françaises, belges et zaïroises (cf. Pierre Brana, p. 58). Cette attaque marque le début d’une guerre civile qui ouvre la voie à la préparation idéologique et matérielle du génocide. Dès cette date, le régime du président Juvénal Habyarimana – un militaire hutu ayant pris le pouvoir par la force en 1973 – prend prétexte d’un conflit présenté comme une attaque de « revanchards tutsi » pour justifier une répression féroce contre les Tutsi de l’intérieur.

Plusieurs milliers de personnes sont arrêtées, taxées de « complices » (ibyitso) de l’ennemi : la majorité est tutsi. Dans certaines régions proches des zones de combat les massacres systématiques de Tutsi se multiplient. Ces tueries, organisées à une échelle réduite, mobilisent quelques-uns des principaux dispositifs meurtriers que l’on retrouve pendant le génocide de 1994 : la conjonction entre autorités administratives, élites locales et « citoyens ordinaires », l’usage d’un arsenal varié, un système de filtrage de la population par la multiplication des barrages routiers et, déjà, la présence de certaines pratiques de cruauté comme le viol public. Seuls les lieux sacrés – églises et institutions religieuses – semblent alors encore retenir les tueurs.

Ainsi, dès le début de la guerre civile, les civils tutsi deviennent les victimes expiatoires d’un régime qui n’a alors aucune peine à présenter ces massacres comme des « troubles interethniques » spontanés, confortant les représentations encore en vogue dans les ambassades occidentales. Dans les années qui suivent, chaque mouvement du FPR donne lieu à des tueries de Tutsi à l’intérieur des frontières. Et si les populations civiles tutsi sont soupçonnées de complicité avec le FPR, c’est précisément au nom d’une solidarité ethnique, raciale, présentée comme irréductible. D’emblée, l’idéologie extrémiste hutu convoque un racisme mêlant les rengaines de la « révolution sociale » de 1959 sur la libération du « peuple majoritaire hutu » (cf. Jean-Pierre Chrétien, p. 42) aux couplets contemporains sur la perversité intrinsèque des Tutsi, de leurs femmes en particulier.

C’est d’abord sur le terrain de la guerre, au sein de l’état-major de l’armée rwandaise, que l’on trouve la première définition formalisée de « l’ennemi ».

Si la cristallisation de la figure de l’ennemi en un Tutsi « revanchard » germe dans les cercles de l’état-major, elle trouve un moyen de diffusion plus large par le biais des médias [1]. Dès décembre 1990, le journal bimensuel Kangura publie « Les Dix Commandements des Bahutu », décalogue dont les préceptes invitent les Hutu « à cesser d’avoir pitié des Tutsi », à se méfier de leurs femmes au charme vénéneux et à rompre toute relation commerciale avec eux, puisqu’ils sont foncièrement malhonnêtes. Alors même que Hutu et Tutsi ont en partage depuis plusieurs siècles un même espace, une religion et, surtout, une langue commune (le kinyarwanda), faisant du Rwanda l’un des plus anciens royaumes de la région des Grands Lacs, les médias extrémistes s’appliquent à exclure les Tutsi de l’histoire nationale. Les radios – notamment la fameuse Radio-télévision libre des Mille Collines (RTLM), fondée en juillet 1993 par des proches du régime Habyarimana – servent de porte-voix à ce discours de haine et relaient efficacement les rumeurs sur les innombrables « complots tutsi » contre lesquels les Hutu sont appelés à se mobiliser.

L’appel au « peuple » pour défendre la nation menacée par une minorité sournoise n’est pas seulement rhétorique. Un programme d’autodéfense civile se déploie progressivement sous la responsabilité conjointe des autorités administratives locales et des officiers en charge des secteurs opérationnels quadrillant le pays en guerre.

VEILLÉE D’ARMES

La radicalisation du jeu politique provoque à son tour la constitution de milices attachées à défendre les intérêts de leurs partis respectifs. Acculé à l’ouverture partisane par une contestation grandissante de la part de la société civile, le régime Habyarimana légalise le multipartisme en juin 1991. De véritables formations d’opposition voient le jour, ainsi qu’une presse irrévérencieuse. Mais cet espace de liberté permet aussi l’expression d’un racisme débridé dans les meetings.

En 1992, Jean-Bosco Barayagwiza (également actionnaire de la RTLM) fonde la Coalition pour la défense de la République (CDR) et sa milice, Impuzamugambi (« ceux qui poursuivent le même objectif »). Professant une haine farouche anti-Tutsi, ce parti dénonce à longueur de communiqués les « complices » menaçant la société et la classe politique rwandaise. L’année 1992 est également marquée par la création d’une autre milice, les Interahamwe, attachée cette fois au parti présidentiel, le Mouvement révolutionnaire national pour le développement (MRND). D’abord fondée dans la perspective de rassembler de jeunes affidés déterminés à défendre les positions locales du MRND dans le cadre d’une compétition politique tournant souvent au pugilat, cette milice se mue en véritable bras armé du parti. Rompus à l’exercice de la violence, à l’érection de barrages routiers, aux maniements des armes et idéologiquement mobilisés pour lutter contre l’ennemi tutsi, les Interahamwe sont les premières forces engagées dans les massacres à partir du 7 avril 1994.

Outre les Tutsi, les cibles de ces milices extrémistes sont aussi des hommes et femmes politiques hutu membres de l’opposition au régime Habyarimana. Le champ politique se radicalise à mesure que les négociations avec le FPR progressent pour aboutir en août 1993 à la conclusion des accords d’Arusha. Ces derniers prévoient la mise en place d’un gouvernement de transition permettant la représentation de l’ensemble des sensibilités partisanes. La perspective de partage du pouvoir – et, plus encore, la fusion des armées – est inacceptable pour les extrémistes hutu. Ces derniers n’ont de cesse de dénoncer ces accords qu’ils considèrent comme une abdication. Une Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda (Minuar) déploie 2 500 hommes en octobre 1993 afin d’assurer l’application de ces accords. Commandée par le général canadien Roméo Dallaire, elle comprend notamment un contingent belge important.

Les querelles personnelles autour de la répartition des portefeuilles ministériels et des sièges au sein de la future Assemblée fragilisent les partis d’opposition. Un événement achève de scinder la classe politique rwandaise : l’assassinat par des militaires tutsi du président hutu du Burundi, Melchior Ndadaye le 21 octobre 1993 [2]. Ce coup d’État est immédiatement exploité par les extrémistes rwandais : ils tiennent là la preuve de la félonie des Tutsi. L’implosion du champ politique donne naissance au Hutu Power, rassemblant sur la base de l’ethno-nationalisme hutu l’ensemble des anciennes formations partisanes.

Une partie de l’élite hutu refuse cependant cette radicalisation ethnique. Des personnalités tentent de promouvoir une solution pacifique en soutenant le processus de partage du pouvoir avec le FPR. Les accords d’Arusha prévoient que ce dernier intègre la structure gouvernementale. En décembre 1993, le FPR s’installe à Kigali avec un bataillon de 600 hommes. La situation est si tendue qu’ils sont cantonnés au siège du Parlement, le Conseil national du développement (CND). Menaces et assassinats politiques se multiplient. Les Hutu favorables à la nouvelle donne institutionnelle d’Arusha figurent parmi les cibles privilégiées des extrémistes et sont vilipendés comme autant de « traîtres » à leurs frères de race. Les sbires liés à la présidence de la République et à la belle-famille de Habyarimana – alors désignés sous le terme akazu (petite maison) – terrorisent ceux qu’ils accusent d’avoir « vendu » le pays à l’ennemi tutsi.

7 AVRIL : LE DÉBUT DES TUERIES

Le 6 avril 1994, l’avion transportant le président Habyarimana est abattu dans le ciel de Kigali dans des circonstances qui n’ont, à ce jour, pas été élucidées [3]. Quoi qu’il en soit, il offre aux extrémistes hutu la justification du déclenchement du massacre généralisé des Tutsi, immédiatement accusés d’être responsables de la mort du président, le « père » du peuple hutu. Les militaires extrémistes prennent le pouvoir avec, à leur tête, le colonel Théoneste Bagosora. Le 7 avril, les personnalités hutu dénoncées comme des « traîtres » sont assassinées par des hommes de la garde présidentielle et de l’armée. Le Premier ministre, Agathe Uwilingiyimana, est tuée à son domicile. Les Casques bleus belges de la Minuar chargés de sa protection sont enlevés, puis massacrés dans le camp militaire de Kigali. La Belgique décide d’évacuer ses troupes et ses ressortissants. Entre le 9 et le 15 avril, les principales puissances occidentales envoient des troupes au Rwanda non pour s’opposer aux tueries mais afin d’organiser l’évacuation de leurs expatriés. Ces soldats ne viennent pas non plus soutenir la force onusienne pour mettre un terme à la violence. Au contraire, la mort des dix Casques bleus belges accélère le retrait international : le 21 avril, le Conseil de sécurité ampute la Minuar de la quasi-totalité de ses troupes, qui passent de 2 539 à 270 hommes dont plus de la moitié sont des civils.

Pourtant, dès le 7 avril, ceux qui sont sur place ne peuvent ignorer la réalité des massacres systématiques commis contre les Tutsi. Le 8 avril, deux observateurs militaires polonais membres de la Minuar sont contraints, pistolet sous la gorge, d’assister à la tuerie de centaines d’hommes, de femmes et d’enfants tutsi réfugiés dans l’église de Gikondo, un quartier de Kigali [4]. Un seuil de violence est franchi. Les réfugiés sont d’abord entassés dans l’église sous la garde de gendarmes qui prennent soin de vérifier leurs cartes d’identité afin d’épargner les Hutu qui se seraient mêlés à la foule. Les Tutsi sont alors assassinés à la grenade et à la machette par des miliciens, au sein même de l’église. De telles scènes se répètent dans tout Kigali, épicentre du génocide alors en marche. Ces informations n’empêchent pas les pays occidentaux de retirer leurs troupes.

Ce retrait relève d’un véritable abandon, comme à l’École technique officielle (ETO) de Kicukiro le 11 avril 1994, où 5 000 personnes périrent après le départ du contingent belge présent sur place, massacrées par des forces militaires, miliciennes et civiles. De telles pratiques deviennent rapidement récurrentes dans l’ensemble du pays. L’État rwandais investit alors toutes ses ressources au service de l’extermination des Tutsi.

UN GÉNOCIDE TRÈS ORGANISÉ

Un nouveau gouvernement est mis en place le 9 avril: il rassemble des personnalités issues des factions Hutu Power des différents partis politiques, respectant en apparence seulement les termes des accords d’Arusha. Théodore Sindikubwabo et Jean Kambanda deviennent respectivement président et Premier ministre par intérim. Cet État s’emploie à relayer auprès des autorités locales le nouveau mot d’ordre meurtrier. De son côté, l’armée mobilise l’essentiel de ses troupes dans les massacres, en dépit de la reprise des hostilités avec le FPR. Le génocide se déroule donc dans le même temps que la guerre. L’administration fait preuve d’un zèle exemplaire dans l’application de la politique d’extermination.

L’ampleur, les circonstances et la simultanéité des massacres ne laissent aucun doute sur leur préparation minutieuse. Ainsi, dans la préfecture de Kibuye située dans l’Ouest, sur les rives du lac Kivu, entre les 15 et 18 avril, quatre tueries massives se succèdent au coeur de trois centres religieux et d’un stade, faisant plusieurs dizaines de milliers de victimes [5]. Les modalités sont toujours les mêmes. Les Tutsi des collines environnantes se sont réfugiés dans ces lieux après que leurs maisons ont été incendiées, leur bétail razzié. Parfois, ce sont les autorités locales qui les encouragent à se rassembler. Ils sont d’abord privés de nourriture et d’eau afin d’affaiblir leurs éventuelles velléités de résistance. Des gendarmes sont censés assurer leur « protection » afin d’éviter tout mouvement de panique. Ainsi concentrés dans un même lieu et sous surveillance, les réfugiés sont assassinés en masse à une date fixée par l’administration locale. Préfets, bourgmestres (maires), conseillers de secteurs et autorités religieuses cautionnent le massacre par leur présence et leurs exhortations. Les victimes – soigneusement triées au préalable puisque certains Hutu qui ont suivi les membres de leur famille tutsi dans leur fuite sont priés de sortir de la foule – font face à des tirs d’armes automatiques et à des jets de grenades avant d’être achevées avec des armes blanches ou contondantes. Parmi les tueurs, se mêlent de nouveau militaires et civils.

Les conditions dans lesquelles les tueurs sont mobilisés témoignent aussi de l’énergie meurtrière déployée. Dans la région de Kibuye, certains des lieux de mort sont accessibles seulement après plusieurs heures sur une piste cahoteuse. L’escarpement et l’état déplorable de la route n’entament pas la détermination des organisateurs du massacre : l’administration met les transports publics au service de l’acheminement des miliciens.

La « gestion » des cadavres atteste également de l’organisation administrative du génocide. Les préfets font la preuve de leur compétence, mobilisant les rares camions bennes et tractopelles afin de rassembler les corps laissés à l’abandon et de les enterrer dans de larges fosses communes. A Kigali, le colonel Tharcisse Renzaho fait procéder au « nettoyage » des rues de la capitale à la fin du mois d’avril : 67 000 cadavres sont ainsi rassemblés en vingt-quatre heures [6]. Kigali comptait alors un peu plus de 200 000 habitants : un quart de sa population a donc été exterminé en quelques semaines. Cette intensité meurtrière se vérifie sur l’ensemble du territoire. Toutes les régions ne sont pas touchées dès le 7 avril mais, une fois les ordres de tueries lancés, ces dernières sont exécutées massivement en quelques jours.

LA MOBILISATION DES CIVILS

Le déploiement massif des violences sexuelles représente également un franchissement de seuil inédit dans l’histoire du Rwanda. Les viols auxquels les femmes tutsi ont été systématiquement soumises répondaient à une logique d’extermination. Il ne s’agissait pas là d’une soudaine explosion libidinale. Les viols s’inscrivaient dans un « programme de cruauté [7] », organisant la dégradation des victimes avant leur mise à mort quand ils n’ont pas tout simplement été mobilisés comme une arme lorsque les violeurs inoculaient intentionnellement à leurs victimes le virus du sida.

Les viols furent souvent encouragés par les autorités nationales et locales. A ce titre, le cas de la ministre de la Promotion féminine et de la Famille Pauline Nyiramasuhuko est exemplaire. Première femme à avoir été condamnée pour génocide devant la justice pénale internationale [8], les témoignages produits au cours de son procès font état des exhortations lancées aux miliciens – parmi lesquels figurait son propre fils – à violer les jeunes filles et les femmes tutsi réfugiées au bureau de la préfecture de Butare dans le sud du pays avant de les amener vers leur lieu d’exécution.

Si les structures étatiques se sont révélées essentielles, le génocide n’aurait pas atteint une telle ampleur sans l’implication d’une large frange de la population civile, sans la mobilisation de ce « peuple » hutu « majoritaire » encouragé à mener une guerre définitive contre l’ennemi tutsi. Sur les collines, c’est le voisin qui a désormais revêtu le masque de l’hostilité irréductible.

LE VOISIN DEVIENT L’ENNEMI

Évoquer la participation populaire aux massacres, c’est aborder la dimension la plus troublante du génocide des Tutsi [9]. Car à une telle échelle, jamais le voisinage ne s’est déployé comme le lieu d’une efficacité meurtrière aussi redoutable. Cette dynamique horizontale des massacres, celle qui traverse les microsociétés des collines, des quartiers et, parfois, des familles, est une des singularités saillantes de l’événement. Tous les espaces sociaux furent atteints par la violence : le génocide des Tutsi fut un génocide de proximité. Observer au plus près ce qui s’est joué à travers la réversibilité radicale des liens sociaux et affectifs a fait considérablement avancer la connaissance de l’événement. Sur les collines rwandaises, les liens de voisinage structurent la vie sociale autour du partage du travail des champs, des échanges de vaches ou des cérémonies de mariage. Hutu et Tutsi ne forment pas des communautés séparées en des zones géographiques distinctes.

L’interconnaissance et l’intimité des tueurs avec leur environnement permettent de rendre compte des multiples formes d’organisation locale des massacres, leur assurant ainsi un surcroît d’efficacité. Sur les collines, comme au cours des massacres de masse décrits plus hauts, les tueries répondirent à des logiques précises. Loin de correspondre à l’image d’une foule contrainte et anomique, les voisins déployèrent toute leur intelligence du milieu social et de la topographie pour assassiner leurs voisins tutsi. Zèle meurtrier particulièrement efficace si l’on en juge par les statistiques : les victimes sont mortes en majorité sur les collines où elles vivaient [10].

Les cartes d’identité portant la mention ethnique ne furent ici d’aucune utilité : les familles se connaissaient de longue date. En cas de doute sur l’origine de l’une d’elles, des généalogistes locaux s’employèrent à remonter le cours des générations, décidant sur cette base de la vie ou de la mort des victimes. En outre, la connaissance intime des liens sociaux permit aux tueurs de « recenser » les Tutsi assassinés sur leur colline et de programmer les prochaines expéditions sanglantes visant ceux de leurs voisins qui leur avaient échappé.

Les conditions du massacre des enfants rendent également compte du fonctionnement implacable du génocide. C’est sur la base d’une confiance initiale en ces relations d’intimité que les victimes ont élaboré leurs stratégies de survie. Souvent cachés par leurs parents chez les voisins hutu dont ils estiment la loyauté à l’aune de la pérennité de leur relation d’amitié, les enfants tutsi se trouvent ainsi rapidement repérés au coeur du voisinage. Souvent, ce sont ces mêmes voisins qui les livrèrent aux tueurs. Pour les survivants, la stupeur ressentie au moment du retournement de leur monde social, familial et affectif fut immense. Les tueurs parient ensuite sur leur degré de familiarité avec les enfants pour ne pas provoquer leur fuite. Ainsi, sur une colline proche de Kigali, une femme prépare-t-elle à manger aux enfants que lui a confiés son voisin tutsi avant de les emmener elle-même jusqu’à la fosse septique où ils sont assassinés.

L’efficacité du massacre repose également sur la maîtrise parfaite de la connaissance du terrain par les tueurs. Ces derniers organisèrent dans certaines communes de véritables cortèges pour mener leurs victimes sur les berges de la rivière Nyabarongo. Les colonnes de victimes s’ébranlent sur les chemins rocailleux et escarpés, sous la menace des tueurs qui prennent soin d’estimer l’éventuelle résistance que ces dernières pourraient leur opposer ou leur capacité à nager dans les eaux troubles du fleuve, leur liant alors les mains ou les rouant de coups avant de les jeter dans l’onde boueuse. Forêts, précipices, terrasses agricoles, toutes les particularités topographiques furent mises à contribution. L’espace domestique lui-même ne fut pas épargné dans la mesure où les latrines servirent très souvent de lieu d’exécution, épargnant ainsi la fatigue d’avoir à ensevelir les corps.

TRAQUÉS COMME À LA CHASSE

Facteur essentiel de l’effroyable fulgurance du génocide, ce retournement féroce des voisins ne va évidemment pas de soi. Bien au contraire, il ne s’adosse pas sur une hostilité préalable. Aucun antagonisme socio-économique, aucun différend religieux, linguistique ou territorial ne divisait les populations hutu et tutsi. En 1994, beaucoup de familles comprenaient des membres issus des deux « communautés ». Toute la difficulté réside donc dans la compréhension de la mutation progressive des représentations de l’Autre. Comment le voisin cher devient-il l’ennemi à abattre, jusque dans sa descendance ? Beaucoup de recherches seront encore nécessaires pour rendre compte d’un tel phénomène. Il semble néanmoins que les imaginaires de guerre défensive, cristallisés dans la propagande et relayés par de multiples canaux aient contribué à animer les tueurs. D’autres logiques de haine – animalisation et chosification des Tutsi – semblent également avoir été mobilisées simultanément. Ennemi, le Tutsi est aussi relégué au rang d’animal à abattre, de gibier à chasser ou encore de déchet lorsque son corps est jeté dans une fosse à ordures.

Tout est alors mis en oeuvre pour engager la « guerre finale ». Collines et quartiers sont quadrillés par des dispositifs de surveillance et de traque pris en charge par les hommes – et parfois aussi des femmes – hutu. Trois formes d’organisation marquées par une mobilité extrême participent de ce maillage meurtrier du territoire : les barrières, les rondes de nuit et les ibitero (« les groupes d’assaillants »). Constitués sous la férule des potentats locaux parmi lesquels peuvent figurer des responsables de partis politiques, de l’administration locale ou encore de jeunes hommes à la réputation féroce, les groupes agrègent dans leur course les voisins, formant alors ces foules hurlantes et hérissées d’armes décrites par les survivants comme de véritables entités autonomes. Les massacres sont donc commis en public par des groupes aux effectifs souvent nombreux, qui peuvent varier de 10 à 50 personnes selon les cas.

Quand certains Hutu ne manifestent pas suffisamment de zèle en esquivant leur tour de présence à la barrière ou en cachant des Tutsi, ils sont alors particulièrement visés par le recrutement local des ibitero. Les massacres exigent une adhésion unanime. Ceux qui dérogent à cette nouvelle injonction sont soit massacrés avec leurs protégés, soit contraints de les tuer eux-mêmes. Protéger des Tutsi expose également à payer une « amende » avec laquelle le groupe paie la bière de la fin de journée – le partage de la bière, si essentiel dans les relations sociales, est une récompense du « travail ». Champs et maisons des Tutsi sont pillés et mis à sac. Le butin alimente lui aussi le commerce d’alcool. La destruction systématique de l’habitat, contre toute logique économique, répond ici à une volonté d’éradication. En témoignent encore aujourd’hui, vingt ans après, ces parcelles en friche, où ne subsistent que de maigres ruines rongées par une nature dévorante.

TUER EST UN TRAVAIL

La logique implacable des tueries doit aussi sans doute à leur inscription dans le quotidien le plus prosaïque. Une grande fluidité s’instaure en effet entre l’espace-temps du travail ou des activités domestiques et celui des massacres. L’action même de tuer est désignée sous le terme gukora, signifiant « travailler » en kinyarwanda. De même les armes sont-elles souvent appelées ibikoresho, « les outils » ; elles sont en effet très souvent des outils agricoles. Ces objets du quotidien se muent en instruments de mort. Les récits des tueurs portés devant la justice populaire gacaca éclairent cette intégration du meurtre dans la banalité des travaux du jour (cf. Antoine Garapon, p. 62). Tout comme ils révèlent aussi l’extraordinaire diversité de leur arsenal.

Le cliché emprunt de sensationnalisme d’un « génocide à la machette » ne résiste pas au dévoilement de la multiplicité des armes mobilisées. L’usage des outils agricoles (houes, serpettes, machettes) se conjugue à celui des fusils et, surtout, à un large spectre d’armes de chasse (arcs et flèches, lances). Parfois même, des chiens ou des chasseurs réputés sont mobilisés. Le processus d’animalisation des victimes apparaît probablement ici avec la plus grande intensité. Les arsenaux laissent en outre entrevoir toutes les ressources d’inventivité meurtrière déployées par les bourreaux. Certaines armes ont été fabriquées dans le but précis d’accroître la souffrance des victimes.

La question de la cruauté – cette violence qui n’a d’autre fin qu’elle-même – s’impose peut-être avec plus d’acuité encore dans l’espace du voisinage. Dans un univers marqué par une proximité extrême, elle contribue à créer la différence, à transformer le proche en Autre à abattre. Regarder au plus près ce qui se joue dans la manipulation des corps est également essentiel pour saisir toute l’autonomie meurtrière des voisins. Le raffinement cruel qu’ils infligèrent à leurs victimes ne leur avait pas été dicté par une quelconque autorité à laquelle ils auraient alors complu mécaniquement en vertu d’une supposée disposition culturelle à l’obéissance ou sous l’empire d’une peur panique, comme l’ont affirmé certains chercheurs. La férocité déployée par ces voisins/bourreaux demeure au coeur des souvenirs des survivants: elle représente pour eux la singularité irréductible du génocide.

LA VICTOIRE DU FPR

Le génocide des Tutsi ne prit pas fin grâce à l’intervention d’une communauté internationale scandalisée par la répétition d’une logique d’extermination qui alimentait pourtant les incantations du « Plus jamais ça » en cette décennie 1990 [11]. Seule la progression militaire du Front patriotique rwandais (FPR) – et sa victoire, marquée par la prise de Kigali le 4 juillet 1994 – permit de mettre un terme aux massacres.

Les cadres politiques et militaires du génocide fuirent le pays, poussant devant eux deux millions de civils hutu qui s’installèrent dans d’immenses camps de réfugiés au Zaïre. Cette situation chaotique allait provoquer – et pour longtemps – la déstabilisation de toute la région.

Au Rwanda, le pays est un charnier à ciel ouvert : écoles, hôpitaux, églises, habitations et champs sont remplis de cadavres. Toutes les infrastructures sont à terre, les responsables du génocide ayant pris soin de piller banques et ministères. Sur les ruines du grand massacre c’est non seulement un État qu’il s’agit de rebâtir, mais également une société profondément déchirée. Une reconstruction politique qui passera par la refonte d’un nouveau mythe national exaltant les vertus de l’unité et de la réconciliation nationale: bourreaux et victimes sont appelés à cohabiter au sein d’une même nation où toute référence publique à l’ethnie est désormais bannie.

Vingt ans après, le temps politique de la réconciliation se heurte au temps toujours vivant du génocide: le souvenir violent des massacres continue de hanter les collines, les corps et la psyché des survivants.

Par Hélène Dumas

One thought on “Rwanda 1994: Le génocide des voisins

  1. C’est un dilemme, appuyer sur le bouton “J’aime”. Je ne sais pas “comme” la vérité de ce billet de blog, mais je ne tiens absolument à le reconnaître. Pour ne pas oublier. Parce que l’oubli ce qui s’est passé? Je n’aime vraiment pas “comme” cette idée.

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