Attentat du 6 avril 1994 au Rwanda: les révélations contradictoires d’Émile Gafirita

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Le témoignage de dernière minute que le Rwandais Émile Gafirita – porté disparu depuis le 13 novembre – entendait apporter aux juges français chargés de l’instruction sur l’attentat du 6 avril 1994 au Rwanda laisse apparaître des contradictions avec ceux des transfuges du FPR qui l’ont précédé dans la procédure.

La disparition mystérieuse d’Émile Gafirita à Nairobi, un mois avant son audition par les magistrats français Nathalie Poux et Marc Trévidic, chargés de l’information judiciaire sur l’attentat contre l’avion du président hutu Juvénal Habyarimana, le 6 avril 1994, a suscité les pires suspicions.

“Il n’y a que les autorités rwandaises et ceux qui sont concernés par la piste du FPR qui ont intérêt à ce que ce témoin ne puisse pas parler aux juges d’instruction français”, déclarait ainsi à RFI Me Philippe Meilhac, l’avocat de la famille Habyarimana. “Qui a livré l’adresse secrète d’Emile Gafarita à ses ravisseurs, se rendant ainsi complice d’enlèvement, probablement de torture et peut-être d’assassinat ?”, interrogeait quant à lui l’historien Bernard Lugan, dans une lettre ouverte à la ministre française de la Justice, Christiane Taubira.

De son côté, le constitutionnaliste belge Filip Reyntjens, spécialiste de la région des Grands Lacs, n’hésitait pas à accuser à mots couverts les avocats des sept Rwandais proches du régime de Kigali encore mis en examen dans la procédure d’avoir facilité le kidnapping de ce témoin de dernière minute. “Si vous avez communiqué le nom de M. Gafirita, qu’on ne verra probablement plus vivant, à vos clients rwandais, vous devriez avoir honte et votre conscience devrait être lourde”, écrivait-il le 18 novembre à son compatriote, l’avocat Bernard Maingain.

Pour tous ces commentateurs, l’enlèvement d’Emile Gafirita ne saurait avoir qu’un seul mobile : terrorisées par les révélations que s’apprêtait à livrer cet ancien “kadogo” (âgé de 20 ans en 1994) à propos de l’attentat du 6 avril, les autorités de Kigali avaient dépêché au Kenya un commando chargé de le faire taire à jamais.

Lacunes et contradictions

Une théorie qui souffre toutefois d’une première lacune : ni les juges parisiens ni l’avocat de Gafirita ne savaient où celui-ci résidait avant sa disparition. Accaparés par leurs spéculations, aucun de ces observateurs du dossier ne semble en revanche s’être soucié de la fiabilité du témoignage d’Émile Gafirita. Transmis à son avocat français par le journaliste Pierre Péan, son récit aurait pourtant dû les inciter à la prudence.

À la lecture de cette déclaration rédigée en anglais, que Jeune Afrique a pu consulter, il est en effet bien difficile de discerner en quoi le témoignage d’Émile Gafirita eût été de nature à faire revenir les deux magistrats parisiens sur leur décision de clore l’instruction. Car non seulement celui-ci n’apporte aucun élément nouveau au dossier, mais il vient surtout contredire les témoignages précédents de transfuges issus du régime de Kigali ou de son armée qui se sont succédé devant la justice française au cours de la dernière décennie pour accuser l’ex-rébellion tutsie d’être impliquée dans l’attentat.

“Nous avons emballé les missiles comme nous le faisions avec d’autres types d’armes et de munitions, écrit Gafirita dans son attestation écrite. Le véhicule qui a transporté les missiles de Mulindi [quartier général du FPR à l’époque, dans le nord du pays, NDLR] à Kigali était un camion Mercedes Benz conduit par le sergent Eugène Safari, alias Karakonje. J’étais à bord, ainsi que le sergent Emmanuel. Nous étions escortés par deux véhicules de la Minuar, l’un devant et l’autre derrière nous.”

En guise de témoignage explosif, voici la modeste révélation d’Émile Gafirita. A-t-il vu les missiles sol-air ? De quel type d’arme s’agissait-il précisément ? Comment peut-il savoir que cette cargaison a ensuite servi dans l’attentat ? L’ancien sergent n’en dit mot dans son texte.

Selon Gafirita, les deux missiles auraient été livrés au bataillon des 600 soldats du FPR cantonnés à Kigali “deux semaines environ avant l’attentat”, soit au début de la dernière semaine de mars 1994. Entendu par le juge Bruguière le 25 mai 2004, un autre transfuge du FPR, Aloys Ruyenzi, qui prétendait avoir “personnellement supervisé le chargement de ces deux missiles dans un camion qui contenait du bois de chauffage”, datait pourtant ce convoi de “février 1994”. Quant à Abdul Ruzibiza, le principal témoin à charge du juge Bruguière, il donnait de cette affaire une chronologie à géométrie variable, elle aussi contradictoire avec celle de Gafirita. “Les missiles sont arrivés à Kigali vers la fin janvier 1994”, écrivait-il dans son livre Rwanda, l’histoire secrète (Panama, 2005). Mais devant le TPIR, en 2006, il affirmait que “les missiles ont été amenés à Kigali au mois de février – si ma mémoire est bonne”.

Des contradictions chronologiques qui viennent s’ajouter à d’autres distorsions entre les divers témoins partisans de la thèse FPR.

Entendu en 2000 par le juge Bruguière, Christophe Hakizabera évoquait ainsi une cargaison de “six missiles”. Jean-Pierre Mugabe, lui, racontait comment “quatre SAM-16 arriveront en pièces détachées, dissimulés dans les camions qui transportent des vivres”. Gafirita, Ruyenzi et Ruzibiza chiffrent quant à eux la cargaison du camion à “deux missiles”. Si tous s’accordent sur le fait que les SAM-16 auraient été dissimulés sous de la nourriture – pour l’un – ou du bois de chauffage – pour les autres – dans un camion Mercedes, rien d’autre, dans leurs récits respectifs, ne converge.

En ce qui concerne les noms des soldats qui auraient participé au chargement et au convoi des missiles sol-air, Abdul Ruzibiza – le plus prolixe en détails – fournit six noms. Mais il ne mentionne ni Aloys Ruyenzi ni Eugène Gafirita, pourtant censés avoir été présents. Ruyenzi, qui revendique avoir participé à l’opération, mentionne quant à lui deux noms, totalement contradictoires avec ceux donnés par Ruzibiza. Et l’un comme l’autre livrent un scénario qui est incompatible avec les témoignages de Mugabe et Hakizabera. Par ailleurs, personne, parmi ces initiés, ne fait la moindre allusion à Gafirita, qui aurait pourtant été, selon son propre témoignage, l’un des trois membres du convoi. Enfin, les noms que donne le disparu de Nairobi sont, eux aussi, contradictoires avec l’ensemble des autres témoignages.

Le juge Trévidic avait justifié par “le nombre conséquent de manipulations” constatées dans  l’instruction son refus d’entendre anonymement Émile Gafirita. Au vu de ces invraisemblances entre témoins, difficile de l’en blâmer.

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