Génocide des Tutsi: La France, le Rwanda et l’honneur de Monsieur Juppé

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Candidat aux élections présidentielles, Alain Juppé était ministre des Affaires Etrangères pendant le génocide des Tutsi au Rwanda. Le 1er avril, Alain Juppé a twitté ceci : « Faire procès à la France de porter une part de responsabilité dans le génocide au Rwanda est une honte et une falsification historique. ».

La réponse de David Gakunzi en cette journée de commémoration du vingt-deuxième anniversaire du troisième grand génocide du XXe siècle, celui qui s’est déroulé au Rwanda au printemps 1994. 7 avril 2016

 

Monsieur Juppé,

On vous dit froid, glacial, distant, imperturbable. Vous seriez cousu de pierre froide et de marbre. Et bizarrement, dès lors que le mois d’avril s’annonce, s’avance et vous voilà, à chaque fois, chaque année, comme saisi, possédé, submergé par une ingouvernable agitation, débordé, envoûté par un mal indéfinissable et déversant des propos discontinus, discordants, en dissidence avec l’histoire. Mais quel est donc ce terrible mal qui vous ronge si éperdument les entrailles depuis ces sinistres jours du mois d’avril de l’an 1994 ? Quel est ce malheur que vous auriez commis qui vous perturbe, vous trouble vous entraînant jusqu’à perdre le chemin de la retenue lorsque revient la saison du souvenir du génocide des Tutsis du Rwanda ? Et qu’est-il énoncé, que faut-il entendre derrière votre désormais habituel, rituel et sinistre bavardage annuel sur le Rwanda ?

Manifestement l’homme que vous êtes a du mal à lever les yeux devant le génocide des Tutsis du Rwanda ; manifestement, il vous est pénible, difficile de regarder en face ce qui est advenu ; clairement votre rapport aux victimes du génocide est problématique. Que l’on vous interroge sur les responsabilités de l’Etat français dans la matérialisation de ce crime, que l’on vous questionne légitimement, puisque vous étiez en charge des affaires étrangères à l’époque, et de raison vous n’êtes plus, et la conscience désertée, votre défense se déploie rigide et radicale : « Comment ? l’Etat français témoin passif, témoin actif de l’inacceptable ? Foutaises ! Falsification honteuse de l’histoire, produit de l’imagination maléfique de personnages mal intentionnés œuvrant à souiller l’honneur de la France. » Et… et les nombreux documents donc ? Et les multiples rapports, ouvrages, enquêtes, documentaires, photos et témoignages oculaires accusateurs ? Et la parole de ceux qui ont vu cela de leurs propres yeux, y compris des militaires français présents au Rwanda au moment des faits ? « Tous des affabulateurs ! Tous des honteux ! » Dénégation absolue donc, déni, évasion, réponse hors histoire.

Monsieur Juppé,

Le sens du réel – y compris celui d’un crime de génocide – ne serait – en définitive – chez vous, qu’affaire d’interprétation. Mais, hélas pour vous, (vous n’y pouvez rien) les faits demeurent les faits : le soutien politique, militaire, financier, diplomatique et médiatique de l’Etat français aux génocidaires rwandais est largement documenté.

Quelques exemples pour vous rafraîchir la mémoire. Le 27 avril 1994 en plein génocide vous recevez, vous-même, Jérôme Bicamumpaka et Jean-Bosco Barayagwiza, membres du « Gouvernement intérimaire rwandais », constitué dans les locaux de l’ambassade de France, selon les propos de l’ambassadeur Marlaud lui-même, gouvernement intérimaire qui sera jugé ultérieurement responsable du génocide par le TPIR.

Oui, vous recevez donc Bicamumpaka et Barayagwiza ; vous recevez en toute connaissance, en toute clairvoyance Barayagwiza ; Brayagwiza, ordonnateur et planificateur de meurtres de Tutsis ; Barayagwiza, fondateur de la RTLM, la radio de la haine, la Radio Télé la Mort, la radio-voix du génocide.

Le 27 avril, alors qu’à Kigali, la RTLM éructe des appels quotidiens à l’extermination des Tutsis ; alors qu’au pays des milles collines, on chasse, la machette et la kalach à la main, on chasse dans les villes et les marais, les collines et les vallées, on chasse les Tutsis comme on chasse du gibier ; vous, vous, M. Juppé, vous recevez Barayagwiza. Mais pour quel palabre donc ? Pour évoquer et discuter, sans doute, entre gens civilisés de la vitalité de la littérature francophone ? Ou alors pour échanger sur la beauté naturelle du Rwanda et les immenses atouts touristiques des milles collines vertes désormais rougies de sang ?

Monsieur Juppé, c’est un fait, ce jour-là, en accueillant Barayagwiza, vous-même et tous les autres qui ont reçu ces monstrueux personnages-là, vous avez filé un sacré coup de main aux tueurs de Kigali ; vous avez béni leurs crimes en leur conférant une respectabilité diplomatique ; ce jour-là, vous avez commis plus qu’une erreur politique, une faute morale. Et vous saviez ce que vous faisiez, et vous l’avez fait. Et où était donc passé votre conscience morale ? Et où l’honneur de la France, ce jour-là ? Et où les valeurs de la république ? Piétinées. Foulées aux pieds. Souillées d’une manière indélébile.

Reçus avec les honneurs, Barayagwiza et Bicamumpaka quittent Paris tout sourire, satisfaits, heureux du succès de leur visite. Et le 9 mai, la RTLM annonce la bonne nouvelle : poursuite de l’assistance française à condition de ne plus voir ces cadavres encombrant les trottoirs, ni ces massacres qui tachent car conduits en plein jour. Et toujours dans la foulée de la visite en France, le 16 mai 1994, Bicamumpaka s’adresse au Conseil de sécurité des Nations Unies et nie tout simplement le génocide. Il affirme que tout va bien au Rwanda, que la paix règne et que la radio rwandaise diffuse quotidiennement des messages de paix. Deux semaines plus tard, le 30 mai, ricanements sur la RTLM ; la RTLM ricane, se moque des morts, réfute leur exécution et parle de « suicides » des Tutsis.

Les faits, encore les faits sur les compromissions, les accommodements, les arrangements, les complicités ? Les armes. La livraison des armes. La livraison des armes aux tueurs de Nyamata, de Murambi, de Bisesero, de Gisozi et d’ailleurs au Rwanda. Qui ? Qui a livré les instruments de la mort aux tueurs avant, pendant et après le génocide ? Qui ? Quelle puissance ? Oui, qui ? Quel pouvoir d’Etat, au nom de principes géopolitiques bidons, s’est chargé de livrer les outils de la tuerie aux bouchers de Kigali ? Tenez cette missive du Président du gouvernement intérimaire datée du 22 mai et destinée à son homologue français :

« Monsieur le Président, le peuple rwandais vous exprime ses sentiments de gratitude pour le soutien moral, diplomatique et matériel que Vous lui avez assuré depuis 1990 jusqu’à ce jour. En son nom, je fais encore une fois appel à votre généreuse compréhension et à celle du peuple français en Vous priant de nous fournir encore une fois votre appui tant matériel que diplomatique. Sans votre aide urgente nos agresseurs risquent de réaliser leurs plans et qui Vous sont connus. »

Qui ? Oui, qui a aidé jusque dans leur exil les tueurs ? Qui a livré pas moins de cinq cargaisons d’armes aux génocidaires défaits en fuite dans le Kivu via l’aéroport de Goma, courant mai 1994 ? Et qui a exfiltré du Rwanda les Bagosora et autres tueurs en chef ? La réponse ? Vous la connaissez : le gouvernement dans lequel vous présidiez aux affaires étrangères.

Monsieur Juppé,

Votre parade, votre ligne de défense est connue, archi-connue : « Mais… nous avons sauvé de nombreuses vies d’une mort certaine. Mais enfin… l’opération turquoise ! L’humanitaire opération turquoise qui a permis de sauver des Tutsis ! L’honneur ! L’honneur de la France !!!» Sinistre causerie, lamentable brouhaha. Des vies sauvées ? Sans doute, fort heureusement ! Et, hélas, le plus souvent, seulement à l’initiative de soldats révoltés par les crimes commis sous leurs yeux. Mais pour le reste, oui tout le reste, que fut au fond cette fameuse zone Turquoise sinon une bande de repli sanctuarisée pour tueurs en cavale vers le Zaïre voisin ?

Turquoise ? Vous avez dit Turquoise ? Une blessure béante ! Tenez Bisesero… Oui, Bisesero et ces femmes, Bisesero et ces enfants, ces vieillards, ces jeunes, trompés, livrés aux tueurs trois jours durant, du 27 au 30 juin. Bisesero ? Sur les collines de Bisesero, couvertes de forêts et de buissons, deux mois durant, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, armés de pierres et de lances opposent une résistance héroïque, inflexible aux attaques des forces de la mort. Ils tiennent debout dans le froid et sous la pluie, déterminés à combattre, à tenir jusqu’au bout. Les assauts des tueurs sont quotidiens et vers fin juin, la situation est de plus en plus intenable, désespérée.

Le 26 juin des journalistes informent les militaires français : sur les hauteurs de Bisesero, il y a encore des vies à sauver ; dans les buissons de Bisesero, il y a des rescapés encore en vie, cachés, terrés. Le lendemain, une patrouille de l’armée française se rend sur les lieux. Témoignage d’un rescapé :

« Lorsque les Français sont arrivés sur la route, nous sommes descendus de nos collines ; nous sommes sortis de nos buissons ; nous sommes sortis de nos lieux de cachettes. Nous nous croyions sauvés. Cela faisait deux mois que nous étions terrés et pourchassés chaque jour par les miliciens et les militaires. Nous étions fatigués, exténués, à bout de forces. Lorsque nous avons vu arriver les militaires Français, nous nous sommes dit que notre calvaire était fini. Nous sommes donc sortis de nos cachettes et nous avons demandé aux Français de nous protéger. Nous leur avons montré les corps de nos morts et les blessés par balles, et les blessés par machettes. Ils nous ont dit « retournez dans vos cachettes ; ne vous en faites pas nous allons revenir. » Nous leur avons dit : « Mais si vous partez, si vous nous laissez seuls, nous sommes morts. Les tueurs vont revenir pour nous exterminer ». Nous avons supplié : « s’il vous plaît, restez avec nous ou emmenez-nous avec vous ». »

Les rescapés seront abandonnés à leur sort. Les militaires français rebroussent chemin et retournent à leur base. Dès leur arrivée le chef de la patrouille, le lieutenant-colonel Duval, dit « Diego », rend néanmoins aussitôt compte à sa hiérarchie. Fax transmis le 27 juin :

« Dans le secteur de Bisesero, nous avons rencontré une centaine de Tutsi réfugiés dans la montagne. Ils se sont présentés spontanément sur la piste en voyant les véhicules militaires. Ils seraient environ deux mille cachés dans les bois. D’après eux, la chasse aux Tutsi a lieu tous les jours, menée par des éléments de l’armée, gendarmerie, milice encadrant la population. (…) Ils sont dans un état de dénuement nutritionnel, sanitaire et médical extrême. Ils ont directement impliqué les autorités locales de Kibuye comme participant à ces chasses à l’homme. Ils espéraient notre protection immédiate ou leur transfert en un lieu protégé. (…) Il y a là une situation d’urgence qui débouchera sur une extermination si une structure humanitaire n’est pas rapidement mise en place ou tout au moins des moyens pour arrêter ces chasses à l’homme. »

Le lieutenant-colonel Jean-Rémi Duval informe également le patron du commandement des opérations spéciales: « Je rends compte à Rosier (patron du Commandement des opérations spéciales) . Je lui dis verbalement ce que j’écris ensuite dans le fax. Je lui demande l’autorisation d’y retourner le lendemain avec un effectif supérieur et des renforts en hommes et en matériel, qu’il est censé me fournir. Il me répond non. » Ordre de ne rien faire. Ordre de ne pas bouger. Pourquoi ? Guillaume Ancel, ancien officier de l’armée française: « Nous aurions pu combattre les génocidaires, mais nous nous sommes opposés jusqu’au bout à ceux qui les affrontaient, obsédés par un héritage politique dénué de sens. »

Entretemps, sur les hauteurs et les collines de Bisesero, les miliciens tuent, tuent, tuent à tour de bras. Et lorsque trois jours plus tard, le 30 juin, raconte encore Ancel, « des sous-officiers ulcérés par une telle situation « se perdent » malencontreusement dans cette zone et prennent le soin d’avertir leur hiérarchie de leur (re)découverte, obligeant de fait le commandement de l’opération à monter une opération de secours », il est trop tard, beaucoup trop tard : il ne reste plus qu’une poignée de survivants. Des deux mille survivants de Bisesero, il ne reste plus, trois jours plus tard, que huit cents rescapés. Trois jours plus tard, trois jours trop tard… Alors Turquoise ? Turquoise, opération humanitaire ? Vous avez dit humanitaire ?

Monsieur Juppé,

L’honneur d’un grand pays, l’honneur d’un pays qui aspire à la grandeur c’est non l’arrogance toute puissante et écrasante mais le courage d’affronter ce qui a été fait, ce qui a été commis. Le contraire, avancer, détaler loin des murmures obsédants du passé, le cœur et la raison imperméables à la douleur infligée, esquiver le passé, cela porte un nom : la lâcheté, la lâcheté des hommes. Seriez-vous par hasard irrémédiablement atteint par cette sournoise et honteuse maladie ? Car comment expliquer que face-à-face avec l’histoire du génocide des Tutsis et des responsabilités françaises, vous ayez fait de la négation des faits le sinistre combat de votre vie ? Comment expliquer que devant un malheur aussi extrême, aussi singulier que cette tentative d’anéantissement totale de tous les Tutsis du Rwanda, comment expliquer que depuis plus de deux décennies, aucun regret, aucun remord adressé aux victimes du génocide ne soit ressorti de la sécheresse de votre bouche ? Comment expliquer cette rhétorique, votre obscure rhétorique contaminée par pans entiers par la langue, le vocable négationniste des Bagosora et consorts, ces tortionnaires de la mémoire des morts et des survivants. Car s’il est arrivé que vous parliez de génocide dès le mois de mai, que dites-vous ensuite dès le 16 juin 1994, avec une froideur déconcertante, dans une tribune accordée à Libération ? Qu’il existerait une autre version de l’histoire, qu’il y aurait eu selon vos propres mots « des génocides » au Rwanda. Ainsi d’un trait de plume, d’un trait de votre plume, relativisé, soufflé le génocide des Tutsis et cautionnée, amplifiée la thèse perverse, négationniste du double génocide des tueurs. Glaçant!

Monsieur Juppé,

Les faits sont nombreux, concordants, gravissimes, épouvantables. Des vies sont tombées au Rwanda ; des vies ont été massacrées, effacées ; des Rwandais sont morts de mille morts dans d’indicibles souffrances ; le génocide des Tutsis a bien eu lieu, orchestré, organisé, exécuté par des rwandais entourés, soutenus par des responsables politiques français. Telle est la réalité des faits. Et votre combat, votre acharnement à dissoudre, noyer l’histoire de ce crime dans un sinistre récit opaque, abracadabrantesque ; votre entêtement et volonté de remplacer le réel de l’histoire par un fantasque récit qui ne tient pas debout, ne vous honore pas : non seulement il met sérieusement en question la fiabilité, en général, de votre parole politique, pire, il participe à cette perverse, permanente, interminable guerre faite à la mémoire des morts, à la justice et à l’histoire ; il relève tout simplement du négationnisme. Et le négationnisme, vous le savez très bien, Monsieur Juppé, est plus qu’une tentative de liquidation des faits et de leur sens, plus qu’un mécanisme pitoyable d’auto-défense judiciaire, plus qu’une obsessionnelle volonté de faire taire la voix des victimes pour effacer définitivement les traces de l’inavouable, le négationnisme est une réactualisation continuelle de l’appel à l’anéantissement.

Et où l’honneur de la France dans tout ça ?

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