Les messes et les jubiles celebres par les pretres condamnes pour genocide. Reaction aux propos de Smaragde Mbonyintege, Eveque de Kabgayi

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Par : Jean Ndorimana*

INTRODUCTION

Ces derniers jours, au Rwanda, deux événements ont fait verser beaucoup d’encre et de salive dans les médias et dans la bouche des Rwandais. Ces événements sont :

-la messe célébrée par l’éveque de Nyundo, Monseigneur Anaclet Mwumvaneza, dans la prison de Rubavu et concélébrée par l’abbé Edouard Nturiye condamnée à la réclusion à perpétuité pour participation au génocide perpétré contre les Tutsi en 1994.

-La publication, sous formes d’invitation, dans la liste des pretres jubilaires du diocèse de Kabwayi des noms des pretres Joseph Ndagijimana et Emmanuel Rukundo également condamnés pour génocide, le premier jugé au Rwanda par le Tribunal gacaca, condamné à perpétuité et en train de purger sa peine dans la prison de Mpanga (District de Nyanza) ; le second jugé à Arusha par le Tribunal pénal international pour le Rwanda, condamné à 23 ans d’emprisonnement et en train de purger sa peine à Bamako au Mali.

Le scandale causé par ces deux événements a été aggravé par la confusion occasionnée par les déclarations ambigues de l’éveque de Kabgayi à la radio et dans les journaux, qui s’est vainement hasardé à justifier les deux événements. C’est sur ces deux scandales que va s’étendre le présent article.

  1. Les peines réservées aux clercs condamnés pour participation au génocide

Sur les 7 livres du Code de Droit Canon, c’est le sixième qui parle des sanctions dans l’Eglise, tandisque le septième parle des procès. Aucun de ces deux livres ne parle du génocide, tout comme la Constitution rwandaise n’en parle. Mais cela n’a pas empeché que le Rwanda ait valablement fait face à ce délit inédit dans son histoire.

Mais le droit canon parle d’homicide et des peines réservées aux clercs responsables de ce crime. Or le génocide est le délit le plus grave de l’homicide. Il est question de l’homicide au canon 1397 du Code actuel de droit canon en vigueur depuis 1983 dans toute l’Eglise catholique. Quant aux sanctions y relatives, elles sont mentionnées dans le canon 1336 qui énumère les peines expiatoires suivantes pour le clerc coupable de ce crime :

-l’interdiction ou l’ordre de demeurer dans un lieu ou un territoire donné (canon 1336,§ 1, 1°) ;

-la privation d’un pouvoir, d’un office, d’une charge, d’un droit, d’un privilège, d’une faculté, d’une faveur, d’un titre, d’une marque de distinction meme purement honorifique (canon 1336, § 1, 2° ) ;

-le transfert pénal à un autre office (canon 1336, §1, 4°) ;

-le renvoi de l’état clérical (canon 1336, §1, 5°).

Ces sanctions sont appelées peines expiatoires et sont ferendae sententiae, meme si le canon ne le dit pas ; cela veut dire qu’elles doivent etre prouvées par un procès.

Pourquoi l’Eglise catholique n’a-t-elle jamais tenu des procès pour ses pretres accusés de génocide ? Entend-t-elle le faire un jour ? L’Assemblée des Pretres Rwandais (APRERWA), avant d’etre étouffée dans l’œuf par les éveques, n’a cessé de demander aux éveques de faire des investigations au sujet de leurs pretres accusés de génocide ; aucun diocèse ne l’a fait, et les rares qui l’ont fait ne l’ont pas fait de façon sérieuse.

Les éveques se sont plutôt contentés d’écrire au gouvernement en demandant la libération immédiate des pretres et religieux en prison, comme si pretres ou religieux étaient synonymes d’innocence ! Lorsque les procès se sont tenus, les diocèses ont payé des avocats avec un budget qui n’est apparu nulle part dans les comptes. Ceux qui ont interjeté appel et ont perdu la cause n’ont pas persévéré dans les instances supérieures. Ce qui, logiquement, signifie qu’ils ont accepté les peines infligées à leurs pretres. Maintenant, à voir l’attitude des éveques, on peut se demander si c’est une acceptation ou une résignation, et meme une négation du génocide. De toute façon, la hiérarchie catholique sait ou est supposée savoir que la législation civile ne remplace pas la législation canonique. Si elle n’a pas tenu ses propres procès, cela veut dire qu’elle a ratifié les décisions des instances civiles et qu’elle doit appliquer sa législation telle qu’elle est stipulée par les canons ci-dessus, surtout ceux qui parlent des privations. Pourquoi alors autorise-t-elle les pretres condamnés pour génocide à célébrer la messe ?

  1. La signification du Jubilé et l’équivoque causée par le lancement d’invitation par le diocèse de Kabgayi

Tout le monde sait que le Jubilé est une fete de joie, d’action de grace pour les bienfaits obtenus au cours d’une période donnée. Le Jubilé suppose la fidélité à un vœu, à un engagement. En quoi est-ce qu’un pretre condamné pour génocide peut se  féliciter d’avoir été fidèle à son engagement ? Ses mains ont été ointes pour bénir et non pour maudire.  Il devait aider les personnes en danger mais il les a trahies. De quoi doit-il rendre grace au Seigneur ? Pour l’avoir aidé à tuer ?

L’éveque de Kabgayi a d’abord nié d’etre au courant de la fameuse invitation, par après il a admis d’avoir parlé avec le pretre qui a lancé l’invitation avec la liste des jubilaires dont les deux condamnés, et qu’il lui a signifié l’équivoque que cette invitation a causée. Quel pouvoir a un pretre de faire une chose pareille sans la délégation de son éveque ? Mensonge, mauvaise foi, anarchie, sabotage ou négationnisme ? Allez-y voir.

 

  1. « Tu es sacerdos in eternum »

« Tu es pretre à jamais » ! Monseigneur Smaragde Mbonyintege prétend que les pretres qui sont en prison ont le droit de porter les insignes sacerdotaux parce que personne ne leur a oté leur statut ! Or il est connu que le prisonnier perd tous les droits, sauf les droits fondamentaux tels qu’etre nourri, soigné, logé… Quant aux habits, au Rwanda les prisonniers portent l’uniforme de couleur rose ou orange selon qu’ils attendent le jugement ou ont été condamnés. A moins que l’Eglise ne demande un habit spécial pour ses pretres en prison ! En tout cas pas l’aube, l’étole ou la chasuble parceque celles-ci sont portées par les pretres en exercice de leur fonction. Or ils sont privés de cette fonction.

Meme les pretres réduits à l’état laic sont « sacerdotes in eternum », au nom de l’onction reçue à l’ordination. C’est pour cela qu’un pretre réduit à l’état laic peut absoudre quelqu’un in extremis. Mais tel cas n’est pas à confondre avec celui d’un pretre condamné pour génocide car les prisons ont des aumoniers.

  1. Quand est-ce que l’Eglise du Rwanda demandera pardon pour ses fils qui ont trempé dans le génocide ?

Lorsque nous disons « fils » nous entendons les chrétiens catholiques, y compris les pretres et les religieux. Les contradictions de Monseigneur Smaragde ne s’arretent pas là. Tantot il dit que l’Eglise a demandé pardon dans une lettre pastorale, tantot il dit que l’Eglise demandera pardon lorsque les consacrés accusés de génocide auront fini d’etre jugés. Monseigneur Smaragde ignore-t-il que le génocide est un délit qui ne connait pas de precription ? Un délit qui ne vieillit pas, en termes vulgaires.

Cela veut dire qu’il n’y a pas de délai pour la poursuite des responsables du génocide. Or il y a des pretres qui sont sous mandat d’arret international qui n’ont pas encore été arretés. Il y en a d’autres qui peuvent recevoir ce mandat d’un moment à l’autre. Meme pour ceux qui ont été déclarés innocents de nouveaux signes de culpabilité peuvent surgir. Combien de fois n’entendons-nous pas des nazis arretés 70 ans après la Shoah ?

Demander pardon dans une lettre pastorale n’a aucun sens. La demande de pardon doit etre adressée de façon solennelle à tous les Rwandais et non à cette poignée de dizaines de fidèles honnetes, de centaines de bigots naifs et de milliers de génocidaires déguisés qui, chaque jour, commettent des sacrilèges avec la bénédiction de leurs soi-disants pasteurs qui ne sont que des complices.

CONCLUSION

Il est connu que l’Eglise réserve des sanctions aux pretres pédophiles ou qui fondent des partis politiques. Les deux cas se sont respectivement vérifiés récemment au Rwanda dans les diocèses de Butare et Cyangugu. Cette sanction n’est autre que le renvoi de l’état clérical. Le pape a meme puni des éveques qui reçoivent des pretres pédophiles ! La punition pour les chrétiens qui s’unissent sans mariage religieux est l’excommunication immédiate et le refus du bapteme pour leurs enfants tant que le mariage n’est pas régularisé. Mais les enfants des génocidaires sont baptisés sans problème. Or la fondation d’un parti politique, la pédophilie ou l’union sans mariage religieux n’ont aucune commune mesure avec l’homicide, et par-dessus le marché avec le génocide. Quel chrétien a été puni pour avoir participé au génocide ? Imaginons-nous alors les pretres coupables de génocide ! En prison ils sont plutôt traités comme des princes à coté de leurs compatriotes dont ils devraient partager le sort !

Si l’homicide est puni par la legislation canonique, pourquoi est-ce que la hiérarchie catholique du Rwanda ne mesure pas à sa juste valeur la gravité du crime de génocide ?

Les déclarations ambigues de Monseigneur Smaragde au sujet de la messe et du jubilé célébrés ou à célébrer par des pretres génocidaires n’excèdent en rien la position de ses confrères dans l’épiscopat. Ces déclarations sont une pure et simple négation du génocide pour laquelle ce prélat devrait demander pardon ou etre accusé.  Pour cette hiérarchie, la reconnaissance de la présence de ces pretres dans les prisons n’est au fond ni une acceptation des décisions des instances civiles ni une reconnaissance du génocide mais plutôt une résignation.

 

*JEAN NDORIMANA est un ancien pretre diocésain détenteur d’un doctorat en droit canon. Il a exercé dans l’Eglise catholique plusieurs fonctions qui l’ont familiarisé avec les méandres de la Curie : curé, vicaire général pendant 14 ans, chancellier, responsable du jumelage, directeur de la caritas… Pour le moment, en plus des recherches sur les génocides, il est représentant légal d’une ONG locale qu’il a fondée en 2003, l’OFTS (Organisation des familles Témoins de Solidarité). Il a publié plusieurs ouvrages sur l’idéologie du génocide au sein de la hiérarchie catholique. Le prochain ouvrage sera une comparaison entre le génocide des Tutsi du Rwanda et ceux des Juifs et des Arméniens turcs.

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